
Dans cet atelier, les mannequins Dior se refont une beauté
Le camion est arrivé chargé d'imposantes caisses en bois, dignes de celles utilisées pour le transport de pièces de musée. Et pour cause, elles viennent tout droit de la Galerie Dior, à Paris, qui expose les collections et archives de la maison de mode. Mais dans ces boîtes, point de tailleur iconique ou de robe majestueuse. Dans cet entrepôt de Gémenos (13), ce que les salariés de l'entreprise Cofrad extraient du camion avec précaution n'a pas l'air bien rare à première vue, puisqu'il s'agit d'un lot de mannequins de vitrines.
Mais dans les boutiques de mode, ce ne sont pas ces corps articulés qui attirent les regards, mais plutôt ce qu'ils portent. Pourtant, dans le monde du luxe, ces faire-valoir sont presque aussi précieux que les pièces elles-mêmes. Et à ce titre, ils se doivent d'être impeccables. Pas un éclat de peinture ni une seule bosse ne sauraient être tolérés.
Or Dior a tenu à ce que ces "tops modèles" en résine de synthèse soient peints en noir. «En plus d'être chic et intemporel, le noir absorbe la lumière, ce qui permet au mannequin de s'effacer pour que le vêtement focalise toute l'attention», relève Christophe Israël, propriétaire et président de Cofrad. Sauf que cette couleur rend le moindre éclat ou accroc bien plus visible. D'où la nécessité, entre deux expositions, d'entretenir ces corps maltraités par des épingles et des vis.
>> Retrouvez en images la remise en beauté des mannequins Dior
Cofrad mis en lumière lors d'une exposition au Louvre
Née en 1975, Cofrad fête cette année ses 50 ans d’existence. Longtemps indépendante, l’entreprise a été rachetée en 2017 par Manex France, maison mère également de Stockman, qui fabrique les bustes en toile utilisés par les couturières des ateliers de mode. Chez ses nouveaux propriétaires, Cofrad a conservé son savoir-faire de façonnier et restaurateur des silhouettes des vitrines du monde entier. L'an dernier, les mannequins Cofrad ont bénéficié d'une visibilité particulière, dans le plus célèbre musée du monde, grâce à l'exposition "Louvre Couture", dont elle était partenaire et qui mettait en avant des créations de grandes marques de mode au milieu des œuvres.
Aujourd’hui, l’entreprise compte une dizaine de salariés à Gémenos, ainsi qu'un showroom à Paris et un autre à New York. Si elle fabrique une partie des modèles dans son atelier provençal, Cofrad produit l'essentiel des 12 000 mannequins qu'on lui commande annuellement chez des sous-traitants aux Philippines. Nombre de grandes enseignes de mode, comme Marks & Spencer, font appel à elle. Le prix d’un mannequin variant de 230 à 800 euros, selon les finitions et la quantité. Pour 2025, l’entreprise vise près de 6 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit une croissance d’environ 10 %.
Le mannequin Dior inspiré d'un... mannequin iconique de la marque
Cofrad dispose d’un catalogue de tailles, genres, postures et carnations dans lequel les marques peuvent puiser. Mais peu de grands noms commandent des standards, exigeant plutôt une silhouette faite pour eux. Le modèle de Dior a même un prénom, “Tania”, dont la taille (180 cm) et les mensurations (72-55-79 cm) sont inspirées de celles d'une femme qui a réellement existé. Mannequin iconique de Christian Dior, Tania Janvier-Kousnetzoff portait le fameux tailleur "bar", le 12 février 1947, lors du premier défilé du couturier. Un idéal de grâce que Cofrad reproduit au centimètre près.
Si le service d'entretien et réparation de Cofrad existe depuis toujours, les retours à l'usine sont plus rares aujourd'hui, à l'heure où les mannequins de vitrine sont épurés : sans maquillage ni coiffure à remettre au goût du jour. La styliste britannique Vivienne Westwood, qui chine ses mannequins en brocantes, fait figure d’exception, et chacun de ses achats passe par un “contrôle technique” chez Cofrad avant de rejoindre ses boutiques. Mais aucune maison n’a institutionnalisé la restauration comme Dior, qui considère ce passage comme indispensable pour maintenir l’excellence de son travail.
Au fond, ces silhouettes sans visage et sans voix racontent mieux que personne les exigences du luxe : même celles qui ne bougent pas doivent faire rêver. Et si ces mannequins voyagent dans des caisses de musée, c’est peut-être parce qu’ils sont les maillons essentiels d'une œuvre d'art plus grande encore.
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