Maintenant, ça suffit ! Sam Altman, le PDG d'OpenAI et créateur de ChatGPT a annoncé hier qu’il avait déposé une plainte contre Elon Musk, le patron de xAI, l’un de ses grands rivaux dans la course à l’intelligence artificielle. « Les actions incessantes d’Elon Musk contre nous ne sont que des tactiques de mauvaise foi visant à ralentir OpenAI et à prendre le contrôle des principales innovations en matière d’intelligence artificielle pour son bénéfice personnel. Aujourd’hui, nous avons intenté une contre-attaque pour l’arrêter », a publié sa startup sur le réseau social X (ex-Twitter)... détenu par Elon Musk.

Elle paraît bien loin, l’époque où les deux tycoons faisaient encore copain-copain pour faire front contre Google. C’était il y a une dizaine d’années. Elon Musk était lui-même allé chercher Sam Altman pour cofonder avec lui OpenAI, dans le but de bâtir une alternative au géant du net dans l’intelligence artificielle. Le célèbre moteur de recherche venait alors de se renforcer dans ce secteur en s’offrant Deepmind et son cerveau numérique Alphago, qui n’allait pas tarder à damer le pion aux plus grands champions de jeu de go.

Entre Sam et Elon, le torchon a vite brûlé. Ces deux-là ne manquaient pourtant pas de points communs. Outre qu’ils avaient tous les deux abandonné leur cursus à Stanford pour se lancer dans la création d’entreprise, ces surdoués semblaient partager une vision assez noire de l’avenir de l’humanité : quand Musk prévoit de coloniser Mars pour nous sauver de l’extinction, Altman le survivaliste stocke armes à feu et pastilles d’iode dans son abri d’apocalypse. Las, leurs différences sont encore plus nombreuses. Le tempérament de bateleur de Musk, par exemple, tranche avec la discrétion de Sam Altman. Du reste, le patron d’OpenAI a toujours revendiqué son homosexualité alors qu’Elon, peu réputé pour ses idées progressistes, ne craint pas de s’opposer vertement à la défense des minorités sexuelles – il a même coupé les ponts avec Vivian Jenna sa fille transgenre, qui s’appelait autrefois Xavier.

Entre les deux businessmen, les divergences ont fini par éclater en 2018. «Trois ans après les débuts d’OpenAI, Musk avait voulu reprendre le contrôle de la startup, en tentant la fusionner avec Tesla, son entreprise de voitures électriques», révèle en substance Walter Isaacson, dans sa biographie consacrée au fondateur de SpaceX. En vain.

Vexé, Musk avait claqué la porte, abandonnant les rênes de la pépite high-tech à son poulain. La suite, on la connaît. Sam Altman est devenu PDG et a fait de ChatGPT, son robot conversationnel lancé en novembre 2022, un succès planétaire. Au point de remettre en cause la suprématie de Google… Et l’insolente réussite de Musk.

Ce n’est certes pas la première fois que d’anciens partenaires cofondateurs règlent leurs comptes à la barre des tribunaux. Souvenez-vous par exemple de Reggie Brown, l’ex-copain d’université d’Evan Spiegel, le créateur officiel de Snapchat. Brown accusait Spiegel de l’avoir privé des parts du réseau social en le mettant un peu trop vite sur la touche. De même, Eduardo Saverin, l’un des cofondateurs de Facebook, avait accusé Zuckerberg de l’avoir habilement évincé. Dans ces deux cas, comme souvent, les différends s’étaient finalement réglés à l’amiable, les patrons en place consentant à signer un chèque de plusieurs millions de dollars pour solder le conflit avec leur ex-associé.

Mais le duel Musk-Altman est d’une toute autre ampleur. D’abord, à l’inverse de Saverin ou de Brown, Musk a déjà montré de quoi il était capable en tant qu’entrepreneur – il a entre autres fondé Tesla et Space X. Ensuite, pour l’homme le plus riche du monde – au 1er mars, selon les estimations de Forbes, son patrimoine cumulait à 360 milliards de dollars – cette bagarre n’est pas une question d’argent. C’est une affaire de principe. Il n’a pas digéré que son cadet de 14 ans lui vole la vedette dans un des secteurs qu’il ambitionne toujours de dominer.

Depuis, le patron de Tesla a déterré la hache de guerre. En mars 2023, quatre mois après le lancement de ChatGPT, il a lancé sa propre entreprise xAI pour concevoir Grok, une intelligence artificielle rivale de celle d’Open AI. Et puis au début de l’an dernier il a accusé Altman d’avoir trahi la mission initiale d’Open AI, d'abord conçue sous le statut d’organisation à but non lucratif, au service de l’intérêt général. Il a même intenté une première action en justice. Puis l’a retirée. Puis l’a réintroduite l’été dernier, en ajoutant à son grief initial des accusations de pratiques anticoncurrentielles.

Quelques mois plus tard, Trump a fait son retour tonitruant à la Maison-Blanche et adoubé Elon comme son chouchou, parmi tous les entrepreneurs venus lui cirer les bottes dans sa résidence de Mar-a-Lago. De quoi encore renforcer l’influence du magnat de la high-tech… et compliquer les affaires de Sam Altman.

Sauf que le patron d’OpenAI, lui aussi, est du genre coriace. Avec le soutien de Larry Ellison, un papy de la Silicon Valley aux poches bien pleines – cet octogénaire doit sa fortune, la quatrième du monde, à son entreprise de logiciels Oracle – et celui de Masayoshi Son, un milliardaire japonais à la tête du giga-fonds d’investissement Softbank, Sam Altman a soumis à Trump un projet bien mégalo, comme le président en raffole. Baptisé Stargate, il vise à investir 500 milliards de dollars aux Etats-Unis d’ici 2029 pour faire pulluler les data centers truffés de supercalculateurs dédiés au développement de l’intelligence artificielle. Une façon habile de lier le sort de sa start up aux ambitions de son pays dans le secteur.

Pour autant, Musk n’a pas abandonné l’idée de déboulonner la star de l’IA de son piédestal. Un mois plus tard, il a offert à Sam Altman 97 milliards de dollars pour prendre le contrôle de son entreprise. Au vu de la valorisation de la start-up, aujourd’hui estimée à 300 milliards d’euros, Sam Altman a pris cette proposition comme une nouvelle provocation. Et ce n’est sans doute pas la dernière.