
Voilà qui s’appelle se faire rattraper par la patrouille... Dans un rapport accablant pour le géant audiovisuel public, rendu le 23 septembre dernier, la Cour des comptes a sifflé la fin de la récré. A travers 166 pages sans concession, les sages de la rue Cambon (Paris 1er) pointaient en effet un déficit cumulé de 81 millions d'euros entre 2017 et 2024 chez France TV . Le spectre de la catastrophe plane désormais comme jamais au-dessus du groupe présidé par Delphine Ernotte. Et sans économies drastiques réalisées d’ici fin 2026, une «dissolution» du groupe pourrait même être envisagée. En clair : le mammouth du service public pourrait s’effondrer sous le poids de ses propres coûts. Et même si la part d'audience du groupe reste satisfaisante (29,8 %), en augmentation de 1,5 point depuis 2017, l’urgence est réelle.
«On vit sur de l’argent public sans véritable stratégie de rentabilité», résume Françoise Laborde, ex-membre du CSA (l’ancêtre de l’Arcom), et ancienne éminente journaliste de la maison. Le budget justement. Si les ressources de France Télévisions flirtent avec les 3 milliards d’euros, plus de 80 %, soit 2,53 milliards, proviennent directement de crédits publics (27 euros par Français). De quoi voir venir, serait-on tenté de penser, puisque ce joli pactole équivaut environ au chiffre d’affaires des deux premiers groupes audiovisuels privés (TF1 et M6) cumulés. Mais la juridiction présidée par le socialiste Pierre Moscovici a pourtant acté une situation financière «non soutenable», pour ne pas dire désastreuse. D’autant plus que les capitaux propres du groupe ont fondu de 40 % en huit ans, passant ainsi de 294 à 179 millions d’euros. Alors en interne, jour après jour, le doute gangrène l’esprit des troupes : «L’ambiance est très lourde. Les personnels sont inquiets, et pour la première fois, ils se demandent sérieusement si leur emploi existera encore dans un an», déplore Renaud Bernard, coordinateur du groupe FO chez France TV.
Des salaires élevés
Point névralgique de la gabegie dénoncée ? La masse salariale. Avec près de 9 000 salariés, 10 000 si l’on compte toutes ses filiales, le vaisseau est loin de manquer de mains. Elément de comparaison : le groupe M6 (toutes chaînes et plateformes confondues) ne compte que 1 800 collaborateurs (CDI + CDD). Et de tels effectifs se paient ici au prix fort. Le salaire moyen brut annuel du groupe France TV émarge à 71 490 euros – soit 6 000 euros par mois – et 31 cadres y perçoivent plus de 200 000 euros par an. Problème : en filigrane, le rapport dénonce un fonctionnement d’un autre temps tout en mettant en lumière une gestion des ressources humaines calamiteuse.
Une faillite, en partie expliquée par Christophe Tardieu, secrétaire général du groupe : «Le principal problème, c’est la convention collective de 2013. Elle fige des métiers et interdit la polyvalence. Par exemple, un journaliste ne peut pas monter son propre sujet : il lui faut un monteur.». Concrètement, sur un reportage, là où la plupart des rédactions se limitent à l’envoi d’un journaliste polyvalent (éventuellement) accompagné d’un cadreur, France TV s’offre un trio, voire un quatuor, avec technicien du son à l’appui sur le terrain. Par ailleurs, le rapport souligne que certaines équipes locales sont plus souvent au chômage technique qu’au turbin, tandis que beaucoup de matériels (coûteux) restent inutilisés, à l’image de la vidéo-mobile de Lyon.
Une multiplication de chaînes
Un luxe qui passe d’autant plus mal qu’il s’accompagne d’une opulence, également révélée par le rapport de la Cour des comptes, qui (à minima) interroge considérablement. Morceaux choisis en ce sens : chaque année, le groupe s’accorde des frais de réception et d’achats alimentaires (boissons comprises) qui dépassent les trois millions d’euros et les dépenses de taxis, ou de véhicules avec chauffeurs, s’élevaient à 3,8 millions d’euros en 2024 (en hausse de 800 000 euros par rapport à l’année précédente). Quant à leurs comités sociaux et économiques, ils gèrent une manne estimée à 14 millions d’euros par an. Forcément, à l’heure où une grande partie des Français se serre la ceinture, de tels privilèges financés par le contribuable peuvent faire grincer des dents... «Mais les salariés ne sont ni des profiteurs, ni des fainéants et encore moins des magouilleurs. Pourtant on nous jette en pâture comme si nous étions tous responsables des dérives de gestion de la direction», regrette le syndicaliste Renaud Bernard.
À l’image du déploiement tentaculaire de ses canaux, le groupe public semble toutefois préférer se démultiplier plutôt que rationaliser ses antennes. L’existence de cinq chaînes nationales (France 2, France 3, France 4, France 5, France Info), d’une digitale (Culturebox), et de neuf chaînes ultramarines (réseau outre-mer), ne favorise pas la réduction des coûts. Au centre des tensions, le cas de la chaîne de télé Franceinfo, lancée en 2016, cristallise les critiques. «J’étais contre sa création dès le départ, enrage Françoise Laborde. Il y avait déjà assez de chaînes d’information ! On a dépensé un argent fou pour un projet sans légitimité, qui ne trouve toujours pas son public». Les charges de personnel de la chaîne ayant grimpé de 105% entre 2017 et 2024 alors même que ses audiences peinent encore à dépasser les 1% d’audience, difficile de lui donner tort... Encore plus si l’on compare les chiffres au plus de 4 % de part de marché glanés par CNews (propriété du groupe de Vincent Bolloré, comme Prisma Media, éditeur de Capital), qui ne cesse d’écraser la concurrence malgré un modèle économique plus prudent.
Des coûts d'émissions opaques
De moyens aussi il est question dans cet autre angle mort pointé par la Cour des comptes, l’opacité des coûts réels de productions externes, suspectées de sérieusement plomber les caisses du groupe. «On ne connaît jamais vraiment combien coûte précisément une émission, notamment car une partie du personnel technique de France Télévisions est mobilisée pour des programmes pourtant produits par Mediawan, Banijay, Elephant...», nous indique une source interne. Interrogée par Capital sur ce sujet, la direction de France TV préfère botter en touche : «Le budget de nos émissions est couvert par le secret des affaires et nos productions internes. On ne communique pas le coût pour éviter de donner des idées aux producteurs privés.»
Un chiffre circule néanmoins : 509 millions d’euros. C’est la somme que le groupe avait prévu de dépenser en achat de programmes de flux extérieurs pour 2025. Dans un papier au vitriol publié en mai dernier sur son blog (The Big Picture), le journaliste Marc Endeweld – auteur de l’enquête France Télévisions, Off the Record (Flammarion), en 2010 – nous gratifiait d’un titre qui résume plutôt bien le sentiment général : Qui veut gagner des millions grâce à France Télé ? Il rappelait notamment qu’une société comme Mediawan (C à vous, C dans l’air, C l’hebdo) réalise 40 % de ses activités de production françaises sur les antennes du groupe public. «Philosophiquement, je pense qu’un diffuseur n’est pas un producteur : au producteur d’avoir les idées, au diffuseur de choisir celles qu’il veut diffuser. La séparation des rôles, telle qu’elle existe, me paraît saine», tempère Christophe Tardieu, secrétaire général de France TV.
Reste qu’en interne, au sein du groupe qui siège sur les quais de Seine parisiens, beaucoup regrettent que les moyens et les forces vives ne soient justement pas plus et (surtout) mieux exploités. «Prenez un exemple concret : L’émission Ce soir ou jamais, présentée par Frédéric Taddeï sur France 2 jusqu’en 2016, était totalement produite en interne. Elle a été remplacée place pour place par C ce soir, que produit Mediawan. Même concept, même plateau, sauf que c’est désormais... privé ! Quel est l’intérêt ? Payer plus cher ?», s’interroge un ancien rédacteur en chef du groupe. «Sachant que les sous-traitants font des marges que nous considérons comme démesurées sur notre dos», ajoute Renaud Bernard.

Quelles solutions pour redresser les comptes ?
Alors face au séisme annoncé, quelles solutions de survie s’offrent à ce jour aux chaînes du service public ? Si la recapitalisation directe du groupe, via un apport exceptionnel de l’État, reste possible, l’une des plus probables est incarnée par le projet de holding publique porté depuis des mois par l'actuelle ministre de la Culture. L’objectif ? Regrouper France Télévisions, Radio France, et l’INA. Mutualiser les fonctions support, rationaliser les coûts et créer des synergies entre les rédactions. «Delphine Ernotte y est plutôt favorable, même si elle défend une fusion complète des entités, plus efficace encore», commente Christophe Tardieu. Avoir trois directions financières, trois DRH ou trois sites numériques séparés (france.tv, radiofrance.fr, ina.fr) n’a aucun sens.
Plus encore que du côté de France TV, le spectre de la holding inquiète considérablement à la Maison Ronde. «Des mutualisations diverses, qui consisterait en une rationalisation de bon nombre de services, ici, personne n’en veut», nous souffle-t-on. «Tout le monde défend son périmètre, ses structures, ses moyens, autant que ses spécificités», souligne une autre source. Une mutualisation permettrait pourtant de réaliser de réelles économies. Sauf qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, aucune date n’est encore arrêtée afin que le texte puisse être réexaminé à l’Assemblée nationale. «Une mise en œuvre avant 2027 semble donc peu réaliste», poursuit Tardieu.
Pour Françoise Laborde, la survie du groupe passe clairement par cet électrochoc : «Soit on réforme maintenant, soit on subit. France Télévisions ne peut plus être un sanctuaire. Il faut redéfinir sa mission, alléger ses coûts, et retrouver l’esprit du service public.» Selon les estimations, le projet de holding, s’il aboutissait, pourrait générer entre 150 et 200 millions d’euros d’économies par an. Lors de son audition en octobre dernier devant la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat, Sibyle Veil, la PDG de Radio France, avait souligné le fait d’avoir réalisé «des économies substantielles ces dix dernières années » ayant « contribué à hauteur de 120 millions d’euros aux efforts de la nation». Sauf que comparé aux 4 milliards, issus des poches des contribuables, le compte est encore loin d’y être.
Autre axe d’amélioration à l’étude, ce fameux accord collectif de 2013, qui fait encore office de «corset social», récemment dénoncé par la direction du groupe. «Cet accord est paralysant. Il date d’une autre époque, et nous aurions dû le dénoncer plus tôt, c’est vrai. C’est désormais chose faite, mais soyons réalistes : les premières économies concrètes ne se feront pas avant trois ou quatre ans», souligne le secrétaire général de France Télévisions.
Des recettes publicitaires en berne
Première lueur d’espoir ? Le 17 octobre dernier, le conseil d’administration du groupe annonçait avoir déjà baissé de 15 millions d’euros le résultat d’exploitation – via «la réduction des coûts de fonctionnement de l’entreprise et de ses effectifs» – le ramenant ainsi de 57,7 à 43,1 millions d’euros. «Mais on parle de moins de 15 millions d’euros d’économies face à 100 millions de financement public en moins l’an prochain ! On a réglé les affaires d’une souris, alors que la montagne arrive», ironise Renaud Bernard. D’autant qu’un autre motif d’inquiétude vient d’émerger : en octobre, les recettes publicitaires du groupe étaient de 9 millions d'euros inférieures aux attentes initiales.
Pour ne rien arranger, au cœur de la crise financière, les polémiques se succèdent. Après l’affaire Legrand-Cohen, à la rentrée, qui montrait les deux journalistes du service public comploter contre Rachida Dati – en vue des prochaines municipales – avec des cadres du Parti socialiste, Delphine Ernotte, forte d’un troisième mandat en cours à la présidence de France TV, se laissait aller à qualifier CNews de «chaîne d’extrême droite» dans une interview au journal Le Monde.
Plus récemment, le cabinet Cedaet – une coopérative notamment active dans le domaine de la santé au travail – dressait un bilan très inquiétant sur la situation de la direction de l’info à France Télévisions. Peu de temps auparavant, comme le révélait alors le JDD, les syndicats de France Télévisions adressaient d’ailleurs une lettre ouverte aux élus de la République pour dénoncer des «choix éditoriaux» fragilisant «la crédibilité de l’information» et jetant «le discrédit sur l’ensemble de la profession». En soulignant refuser d’être «les otages d’une gouvernance irresponsable», ils concluaient en réclamant «la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur la gestion de France Télévisions depuis dix ans», et sur l’utilisation... des milliards d’euros de fonds publics perçus chaque année. Une question que de plus en plus de Français se posent également. Et qu’ils continueront de se poser tant que France Télévisions restera sous perfusion publique.
Radio France : un empire dans l'empire

Deuxième pilier de l’audiovisuel public derrière France Télévisions, le groupe de l’avenue du Président-Kennedy (Paris 16ᵉ) compte près de 5 000 salariés répartis dans 59 stations et dispose d’un budget supérieur à 660 millions d’euros — une part non négligeable des quelques 4 milliards versés chaque année par l’État aux médias publics. Problème : environ 70 % de cette enveloppe part dans la masse salariale. Selon un document que nous avons pu consulter, les effectifs du secteur administratif, à eux seuls, comptent plus de 800 salariés. Pas étonnant que le projet de holding voulu par Rachida Dati, censé mutualiser certaines fonctions, y suscite de vives inquiétudes. Longtemps «protégée» par ses audiences, essentiellement celles de ses locomotives – France Inter et Franceinfo –, Radio France a néanmoins des motifs d’inquiétude sérieux pour l’avenir. Car si elles restent puissantes sur les CSP+, comme le soulignait la ministre de la Culture en mai dernier, ses antennes décrochent sur les jeunes et les CSP-. Une façon de souligner poliment que ses ondes ne parlent plus à tous les Français...
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