Cela ressemble à un sortilège. Depuis que notre pays possède un ministère de l’Environnement (le premier date de 1973), ses titulaires en sortent tous dans le même état : lessivés, dépités, vilipendés jusque dans leur propre camp pour leur inaction, quand ce n’est pas pour leur traîtrise. Corinne Lepage, Dominique Voynet, Jean-Louis Borloo, Ségolène Royal, Nicolas Hulot, François de Rugy, qui partaient la fleur au fusil, ont vu pareillement leurs ambitions se fracasser contre le mur de la réalité. L’effet des lobbys, bien évidemment, qui, de leur citadelle respective, ciblent au mortier de campagne chacune des initiatives de ces empêcheurs de polluer en rond. Mais pas seulement.

Dans un petit livre vif et bien tourné, bourré d’anecdotes et d’exemples édifiants («800 Jours au ministère de l’Impossible»), Léo Cohen démonte méthodiquement la mécanique de ce ministère maudit, qu’il a lui-même expérimentée lorsqu’il était conseiller de Barbara Pompili et de François de Rugy. Il pointe, pêle-mêle, la lâcheté des politiques, le pied sur le frein dès qu’une réforme douloureuse pointe son nez, les chausse-trappes tendues par la haute administration, guère motivée par les histoires de pesticides et de climat, l’intransigeance des ONG qui, à force de refuser les concessions, finissent par torpiller leurs propres dossiers, la dureté de la presse, adepte ­permanente du Vert à moitié vide. Et surtout, le champ d’action si particulier de ce ministère situé au confluent de tous les autres, qui impose une remise en question de nos modes de vie et de notre modèle économique.

Adepte d’une écologie réaliste, Léo Cohen ne se contente pas de dresser ce constat amer : il avance aussi des solutions, parfois très innovantes, pour essayer de vaincre le signe indien. Voici quelques extraits de ce livre, que les faucons d’EELV et les futurs Premiers ministres feraient bien de méditer.

François Genthial

© Capital

Tout le monde contre vous !

Quand vous pilotez la politique environnementale de la nation, vous devez d’abord composer avec les rivalités interministérielles. Et comme l’écologie concerne tous les aspects de la vie publique sans exception, les foyers de contestation sont infinis. Il n’y a pas un département gouvernemental, pas un secrétariat d’Etat, pas une administration qui n’ait un sujet de friction avec vous. On entend souvent parler des tensions avec l’Economie et l’Agriculture, mais le problème est en réalité bien plus vaste. Il faut batailler avec l’Education pour renforcer la place de l’environnement dans les programmes scolaires, ferrailler avec les Armées pour installer des éoliennes dans un rayon de 70 kilomètres autour des sites militaires, passer sous les fourches Caudines du secrétariat d’Etat aux Retraites pour toucher au statut des salariés d’EDF, etc. En réalité, il n’existe que deux ministères «à 360 degrés» au sein du gouvernement : Bercy (les Finances) et Roquelaure (l’Ecologie). Mais, tandis que le premier fixe les règles, le second tente d’y survivre.

Si vous parvenez à vous sortir de la chausse-trappe gouvernementale, il vous faut encore composer avec le risque social. Et pour cause : dans son aspiration à bâtir un nouvel équilibre entre l’homme et son environnement, la politique écologique doit s’attaquer aux comportements individuels, les transformer ou les restreindre. Elle est donc une politique du «moins» et de l’«autrement» qui s’immisce dans l’intime : notre manière de consommer, de nous déplacer, de nous loger, de nous nourrir, de nous divertir. Dans cette délicate entreprise, il faut trouver le juste équilibre entre ­incitation (donner un signal, un encouragement) et coercition (imposer un cap). Sur le papier, tout le monde veut davantage d’écologie, mais, quand on passe aux travaux pratiques, c’est une autre affaire. Chaque segment de la société – les acteurs économiques, les partenaires sociaux, les élus locaux, les citoyens – recèle ses propres contradictions et oppose ses résistances. Et toute ­initiative insuffisamment acceptée porte la menace d’une colère sociale.

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