
“Là, c’est Albiréo, l’étoile double et bicolore de la constellation du Cygne, jaune pour la plus brillante, bleutée pour l’autre. Et là, le grand amas globulaire d’Hercule,” indique Bernard Maudry, amoureux des astres depuis l’enfance et responsable local du club d’astronomie Bételgeuse. Ce soir de mai, il a posé ses jumelles et son télescope à côté de la jolie église de Saint-Pierre de Mons, au cœur du parc naturel régional des Landes de Gascogne. Sur cette étape du chemin de Compostelle, la nuit est noire, tellement noire qu’il est possible d’y observer à l'œil nu la Voie lactée et plus de 4000 étoiles. En récompense de la qualité de sa voûte céleste, le Parc a reçu au début de cette année le très convoité label Réserve internationale de ciel étoilé (Rice).
Sept territoires français labellisés Réserve internationale de ciel étoilé
Vingt-deux sites dans le monde, dont sept en France, partagent cette distinction décernée par l'association américaine DarkSky International. “Nous sommes le premier territoire de plaine à l’obtenir, et cela, en dépit de notre proximité avec les lumières de Bordeaux et du bassin d’Arcachon”, se réjouit Bernard Maudry. Le premier, aussi, avec autant d’habitants – presque 100 000. De lourds handicaps, a priori. Car plus un lieu est peuplé, plus les éclairages artificiels y sont nombreux. Et pour bien distinguer les astres, mieux vaut s'élever au-dessus des sources lumineuses, des brumes, des brouillards et de la pollution.
N’empêche. Campées sur leur plateau sablonneux à une altitude moyenne de 67 mètres, les Landes de Gascogne n’ont plus rien à envier au premier labellisé français, le pic du Midi de Bigorre, totalement désert, ni au Vercors, où 12 000 âmes à peine vivent à plus de 1000 mètres au dessus du niveau de la mer.
Une obsession : la réduction de la pollution lumineuse
Pour décrocher le précieux label, les élus locaux et la direction du parc ont dû bosser d’arrache-pied. Voilà dix ans qu’a débuté leur combat contre la pollution lumineuse. “A l’époque, les communes ont commencé à se doter de systèmes d’éclairage public à LED blancs, peu consommateurs d’énergie et très puissants, raconte Jean-Philippe Ruguet, chargé de mission au parc. L’inconvénient, c’est l’important halo généré et la couleur blanche, beaucoup plus perturbante pour les animaux que le jaune ou l’orangé.” Peu à peu, les élus sont sensibilisés au sujet. Et ça marche, puisque 12 municipalités détiennent aujourd’hui le label Villes et villages étoilés, délivré par l’Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes. Les habitants s’intéressent au sujet, eux aussi. En octobre 2016, ils sont une centaine à participer à leur premier Jour de la nuit, une soirée consacrée à l’observation de la voûte céleste.
Inspiré par les exemples voisins du pic du Midi et du plateau de Millevaches, un autre labellisé Rice, le parc dépose un dossier de candidature auprès de DarkSky en 2019. Le bureau d’études RESTAURELANuit est chargé de passer au crible la qualité du ciel et de l’éclairage public. Objectif : réduire la pollution lumineuse en optant pour des équipements orientés vers le sol, aux températures plus chaudes et au halo plus faible, et en les éteignant la nuit ou en réduisant de 70% leur intensité.
"Les gens ont peur du noir"
Bernard Maudry et ses amis astronomes sont mis à contribution, eux aussi. A eux de porter la bonne parole aux petits comme aux grands, à force de diaporamas et d’animations dans les écoles et les mairies. “Ce n’est pas simple de convaincre les gens d’éteindre les lumières, car ils ont peur du noir, reconnaît Bernard Maudry. Ils redoutent une criminalité accrue, des accidents plus fréquents. Des craintes infondées, pourtant.”
Il faut aussi embarquer dans l'aventure syndicats départementaux d’énergie et communes. “Nous sommes allés rencontrer les conseils municipaux du parc et de sa périphérie, l’un après l’autre, pour fédérer le plus largement possible”, se souvient Karine Desmoulin, maire du Teich, en Gironde. L’explosion des coûts de l’énergie en 2022 fait le reste. Sur 82 communes, 63 prennent des délibérations d’adhésion qui les engagent dans la durée. Avec, à la clé, l’espoir de développer l’écotourisme dans une région où 30000 hectares de forêts ont été réduits en cendres par les incendies de l’été 2022.
Nouvel objectif : rétablir biodiversité nocturne
La jeune Réserve ne s’arrêtera pas là. “Nous pouvons encore améliorer notre cartographie de la pollution lumineuse, estime Karine Desmoulin. Car nous avons des comptes à rendre à l’association.” L’équipe du parc souhaite rallier à sa cause les industriels, les commerçants et les particuliers encore trop friands de lumières nocturnes qui masquent les étoiles, et qui perturbent également le cycle de vie des chauves-souris, hérissons, hiboux et autres. En jeu : le rétablissement de la biodiversité nocturne.
Bernard Maudry, lui, constate l’amélioration de la qualité du ciel à travers son télescope. “Depuis trois ans, on voit l’impact de la réduction des éclairages nocturnes”, se réjouit-il. Dans l’obscurité qui enveloppe Mons, son église et sa prairie, l’astronome s'enthousiasme, les bras tendus vers les étoiles : “Voyez comme c’est beau, et c’est notre trésor à tous !”
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