Dans la foulée du «Jour de la Libération (entrée en vigueur le 2 avril de droits de douane réciproques, aux Etats-Unis, NDLR», beaucoup d’analystes ont prédit une récession de l’économie. Puis, voyant les allers-retours de la Maison Blanche à propos de la mise en place de nouveaux droits de douane, ils se sont rapidement ravisés. La lisibilité économique, même à quelques mois, est réduite pour l’instant. Ce n’est pas nouveau.

Cela fait plusieurs années que le cycle économique est moins marqué, moins prévisible. Les phases d’expansion et de ralentissement de l’activité (produit intérieur brut ou PIB), qui étaient brutales dans les années 1970 et 1980, sont désormais amorties. En témoigne la faible volatilité de la croissance économique. Estimée sur une période de cinq années glissantes (hors choc Covid qui constitue une anomalie statistique), elle est aujourd'hui au plus bas depuis le début des années 1950 aux États-Unis comme en France.

La croissance économique est peu volatile depuis quelques années

Trois facteurs expliquent cela : la désindustrialisation des économies – historiquement, le secteur industriel est un amplificateur des mouvements conjoncturels -, les stabilisateurs automatiques (comme l’assurance-chômage) qui jouent un rôle de plus en plus prépondérant et le policy mix qui implique que les banques centrales et les gouvernements travaillent main dans la main pour réduire les chocs et relancer la machine économique, lorsque c’est nécessaire.

Dans le cas présent du choc douanier, un autre facteur est aussi à prendre en compte : l’ingéniosité des entreprises. L’ingénierie tarifaire a fait ses preuves depuis longtemps. Cela consiste à apporter de petites modifications à ses marchandises afin de payer moins de taxes au gouvernement lors de l’importation. C’est très répandu dans le textile. Prenons les baskets Converse. La semelle est recouverte de polyester. Ce n’est pas pour des raisons esthétiques. C’est parce que l’emplacement du polyester permet de classer la basket comme une pantoufle dans la nomenclature des douanes. Elle est donc soumise à une taxe à l’importation inférieure à 5% aux États-Unis (avant l’annonce des nouveaux droits de douane) contre une taxe autour de 30-40% pour les chaussures à semelle entièrement en caoutchouc.

Les entreprises tentent de contourner les droits de douane, le commerce mondial est en pleine reconfiguration

Mais pour contourner les droits de douane actuels, il faut aller plus loin, être plus créatif. Cela suppose de trouver des pays de transit afin de continuer à exporter aux États-Unis. De plus en plus d’entreprises misent sur le Canada. C’est le cas des vendeurs tiers d’Amazon qui représentent 60% des ventes de l’entreprise. Apple fait encore mieux. En début d’année, la Chine avait interdit à un de ses fournisseurs chinois d’exporter des machines vers l’Inde qui étaient indispensables pour la production de l’iPhone 17. L’entreprise a alors créé une société écran dans un pays d’Asie du Sud Est qui a acheté les machines. Celles-ci ont ensuite été transférées vers une usine de Foxconn en Inde. Contrairement à ce qui a pu être dit, le commerce mondial n’est pas à l’arrêt. Il est simplement en pleine reconfiguration.

Est-ce l’acte de décès de la prévision économique ? Non. Il est toujours possible de repérer les points d’inflexion ou de retournement du cycle, à condition de regarder au bon endroit. En se référant à une base de 45 indicateurs économiques américains, on constate que les revendications hebdomadaires au chômage, l’indice manufacturier de la Fed de Philadelphie, l’indice ISM des services, et le taux de chômage sont les statistiques qui répercutent le plus rapidement un ralentissement soudain de la croissance.

Lors des précédentes récessions, notamment celles où un catalyseur évident a été identifié comme les chocs pétroliers des années 1970, il a fallu en moyenne quatre mois pour que les statistiques confirment un danger économique à l’horizon. Les anticipations des entreprises dans les enquêtes de conjoncture, qui sont considérées comme des soft data rarement fiables, ont réagi avec un mois d’avance par exemple. Cela peut paraître peu. Mais pour un investisseur, cela peut faire la différence.

Y a-t-il vraiment un risque réel de récession économique ?

Que nous disent les statistiques ? Les revendications hebdomadaires au chômage, qui ne concernent que le secteur privé, ne révèlent rien de particulièrement inquiétant. Pour l’instant, les licenciements ont surtout lieu dans le secteur public, dans des proportions moindres que les objectifs fixés par le Département de l’efficacité gouvernement (DOGE). Le rapport mensuel sur l’emploi du Département du Travail, qui est publié le 2 mai, devrait confirmer un ralentissement des embauches et des licenciements encore rares dans le secteur privé. Cela devrait se traduire par une légère hausse du taux de chômage. Mais pour qu’on puisse évoquer un risque réel de récession, il faudrait un solde de créations d’emplois négatifs. Nous en sommes très loin.

Quant au secteur des services, tout va bien pour le moment. En février, l’indice ISM des services avait grimpé à 53,5 (la barre des 50 sépare la croissance et la contraction de l’activité). Même si un ralentissement est attendu en mars en raison d’une pression croissante sur les prix, il devrait rester encore éloigné des seuils de fragilité. Une récession américaine paraît donc peu probable, n’en déplaise aux oiseaux de mauvais augure. Nous sommes face à un ralentissement économique, qui pourrait être certes marqué au premier trimestre en raison d’une hausse sans précédent des importations par les entreprises américaines pour stocker avant la mise en place des droits de douane. Mais un rebond de l’économie pourrait rapidement avoir lieu dès le troisième trimestre si la guerre tarifaire se stabilise – ce qui est probable. Le pire n'est jamais certain.

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