La gronde s’intensifie parmi les grands acteurs de la vente en ligne en Europe. Dans une lettre datée du 13 mai, une coalition de grandes enseignes de la distribution a interpellé la Commission européenne, lui demandant d’intervenir face aux frais jugés excessifs et opaques pratiqués par les géants américains du paiement, Visa et Mastercard.

Selon l’agence de presse Reuters, qui a eu accès à la missive, ces entreprises dénoncent que «les systèmes de cartes internationaux (ICS) ont augmenté leurs frais sans contestation concurrentielle ni contrôle réglementaire». Elles reprochent ainsi à Visa et Mastercard d’avoir mis en place un système tarifaire «complexe et opaque», rendant difficile toute compréhension ou contestation des frais imposés. Pour rappel, ces deux entreprises se partagent le paiement par carte dans la zone euro : elles en traitent environ les deux tiers.

Que sont les ICS ?

Les international cards schemes (ICS ou réseaux internationaux de cartes) sont des organisations qui gèrent les systèmes de paiement par carte à l'échelle mondiale. On retrouve par exemple JCB, Mastercard, Visa ou UnionPay. Les systèmes de cartes limités à un seul pays sont appelés systèmes de cartes domestiques, comme le réseau «CB» en France.

Face à la pression des commerçants, Bruxelles sommée de s’emparer du dossier

Toujours selon l’agence de presse, les signataires - EuroCommerce, Ecommerce Europe, Independent Retail Europe, l'Association européenne des trésoriers d'entreprise et l'Alliance européenne de l'industrie des paiements numériques - citent un rapport de 2024 du Brattle Group. Les frais d’ICS auraient grimpé de 33,9% entre 2018 et 2022, soit en moyenne 7,6% par an, en plus de l’inflation. D’autres poids lourds du commerce font également partie des signataires : Carrefour, Ikea, H&M, Amazon ou encore eBay.

Un problème qui n’est pas nouveau. Comme le rapporte Les Echos, en juillet 2024, plusieurs associations de commerçants avaient déjà adressé une lettre aux autorités européennes pour alerter sur la forte hausse des frais bancaires. En réponse, la Commission européenne avait envoyé aux entreprises concernées un questionnaire d’une dizaine de pages, leur demandant notamment si les frais de réseau appliqués par Visa dans les pays de l’Union européenne avaient eu un impact négatif sur leur activité entre 2016 et 2023.

Une dépendance à Visa et Mastercard qui s'accentue

Dans un communiqué du 28 février 2025, la Banque centrale européenne (BCE) met en lumière la dépendance croissante des pays de l'Union européenne aux systèmes de cartes internationaux pour les paiements par carte. En 2022, environ 6 % des transactions par carte dans la zone euro ont été traitées via des systèmes internationaux, tels que Visa ou Mastercard, contre 39% pour les systèmes nationaux.

Ce courrier demande notamment à la Commission de prendre des mesures contre Visa et Mastercard en vertu des règles antitrust de l'UE - qui peuvent parfois coûter très cher aux entreprises en cas de non-respect -, mais aussi de modifier les règles sur les frais d'interchange en imposant des contrôles de prix sur les frais, des obligations de transparence… De son côté, Mastercard explique à Capital être au courant «qu'une lettre a été envoyée à la Commission européenne, mais ne leur a pas été adressée directement. L’entreprise américaine justifie cette hausse des frais en expliquant qu’elle «offre aux consommateurs et aux entreprises le choix, les moyens de payer et d'être payés sans souci, en toute sécurité et de la manière la plus pratique pour eux.»

Visa, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, justifie toutefois cette hausse des frais auprès de l’agence Reuters. L’entreprise avance qu’ils permettent de garantir «des niveaux de sécurité et de prévention de la fraude extrêmement élevés, une résilience opérationnelle et une fiabilité quasi parfaites, ainsi qu’un large éventail de protections pour les consommateurs et de produits et services de haute qualité et innovants répondant aux besoins des consommateurs et des commerçants».

Un encadrement de ces frais bancaires par la Commission européenne est-il envisageable ?

Joël-Alexis Bialkiewicz, président-fondateur de DeluPay, solution de paiement mobile, explique qu’après les alertes répétées des commerçants, «Bruxelles pourrait instaurer des limites claires aux frais que Visa et Mastercard facturent, tout en prévoyant une transition graduelle et en dialoguant avec l’ensemble des acteurs pour ne pas désorganiser le système». L’objectif ? Plus de transparence sur les tarifs appliqués, tout en maintenant les niveaux de sécurité et d’infrastructure.

Selon lui, cet encadrement de l’écosystème des paiements se ferait «au bénéfice de tous». En effet, «les commerçants verraient leurs charges allégées, les consommateurs in fine profiteraient de prix plus justes, et les fintechs innovantes pourraient concurrencer à armes égales les deux géants», explique-t-il. Pour Joël-Alexis Bialkiewicz, un encadrement de ce «duopole», notamment par l’introduction de la concurrence, permettrait de réguler les tarifs appliqués.