
Hachette fête ses 200 ans : la saga du géant de l'édition
Il y a là 600 volumes, rangés sur les humbles rayons de bois blanc d'une ancienne salle à manger. Nous sommes en 1826, au premier étage de la rue Serpente, à un jet de pierre de la Sorbonne. Louis Hachette, 26 ans, vient d'ouvrir sa première librairie. Une boutique modeste, mais parée de grandes ambitions. Le jeune homme, issu d’un milieu pauvre, avec une mère lingère au Lycée Louis-Le-Grand, a d'abord envisagé une carrière d’enseignant - vocation contrariée par la fermeture du Pensionnat Normal où il étudiait.
Latiniste, anglophone, il s’accroche pourtant à son rêve et devient éditeur de livres scolaires en faisant sienne cette maxime : «Sic quoque docebo, Ainsi, j'enseignerai encore !». Dès 1829, il publie un abécédaire. Une des intuitions qui, tout au long de sa vie, feront de Louis Hachette un génie du marketing de l’édition avant l’heure.

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Louis Hachette, éditeur des plus grands auteurs comme Charles Dickens, Gérard de Nerval…
1833 : la loi Guizot impose l’ouverture d’une école primaire dans chaque commune. L’Etat a besoin d’un million de manuels. Un seul éditeur est capable de répondre à cette colossale commande : Louis Hachette qui, dix ans plus tard, en 1843, sort l’un des ouvrages de référence sur la langue française, le Bescherelle - suivi, en 1863 par la parution d’un dictionnaire mythique, le Littré. Nouvelle fulgurance, en 1852. Louis Hachette flaire le potentiel du développement du chemin de fer. Il noue une concession avec sept compagnies ferroviaires et crée les Bibliothèques de gare, là où l’on ne trouvait auparavant que des marchands d'objets de piété. De charmantes échoppes en bois, façon kiosques à journaux d’aujourd’hui, où se vend de quoi distraire le voyageur.
Louis Hachette crée de nouvelles collections qui sont autant de compagnons de voyage : des guides touristiques (les Guides Joanne), la Bibliothèque Rose, avec notamment les ouvrages de la Comtesse de Ségur, mais aussi des journaux illustrés. C’est également la période durant laquelle il se fait l’éditeur des plus grands auteurs : Charles Dickens, Gérard de Nerval, George Sand…
Après le décès de son fondateur, en 1864, la maison Hachette continue de croître et d'innover. Au tournant du siècle, la distribution du livre devient le coeur du réacteur : en 1897, elle crée ses propres messageries.
«L'intuition marketing de Louis Hachette a été, dès le départ, d’apporter le livre au lecteur final en s’appuyant sur un réseau de distribution - avec les bibliothèques de gare et les messageries - sans lequel la maison ne serait restée qu’un simple éditeur», résume Philippe Lamotte, directeur de la branche services et opérations d'Hachette Livre (propriété de Louis Hachette Group, à qui appartient Prisma Media, éditeur de Capital.).
S’ouvre une période d’expansion, marquée, notamment, en 1914, par le rachat de Hetzel, l’éditeur de Jules Verne, qui donnera lieu à la publication de livres aux couvertures richement illustrées. En 1919, Les Guides Joanne d’antan deviennent les fameux Guides bleus. Dans la sillage de la Bibliothèque Rose, La Bibliothèque verte voit le jour, tout comme la collection des aventures du débonnaire éléphant Babar, en 1930. En 1948, fidèle à la mission originelle de Louis Hachette, la maison édite à nouveau un grand classique du livre scolaire : le manuel Bled, que tous les enfants ont, un jour ou l'autre, compulsé sur les bancs de l'école.

Henri Filipacchi propose le premier livre de poche en France
En 1953, nouvelle révolution : la création du Livre de Poche, sous l’impulsion d’Henri Filipacchi. Ce format existe déjà dans les pays anglo-saxons, chez les éditions Penguin, notamment. L’histoire raconte que l’éditeur Henri Filipacchi a l’idée d’exporter le «poche» en France en apercevant un GI, soldat américain, déchirer, à la sortie d’une librairie française, un livre en deux pour le faire entrer dans les poches de son blouson en cuir… Vision fondatrice : le format est pratique, léger, transportable partout, le prix est modique - en somme, le livre se démocratise. Premier «poche» publié : Koenigsmark de Pierre Benoît. Le succès est immédiat : depuis sa création, un milliard d’exemplaires du Livre de Poche se seraient arrachés. En parallèle, le groupe s’étoffe de maisons aux noms prestigieux : Grasset-Fasquelle (1954), Fayard (1958), Stock (1961)...
En 1978, Hachette passe un grand cap industriel, avec l’inauguration du site de distribution situé à Maurepas, dans les Yvelines, qui expédie chaque jour 20 000 colis pour le réassort des libraires. «Hachette a fait le choix de créer le premier grand entrepôt mécanisé dédié au livre, suivi ensuite par tout le marché, souligne Philippe Lamotte. Le groupe a continué d’innover en développant le premier service d’impression à la demande totalement intégré. Par ailleurs, les éditeurs indépendants représentent aujourd’hui 45% de l’activité de distribution d’Hachette.»
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L'envol à l'international
Doté de cette puissance de feu, il enclenche, en 1980, son expansion hors de l’hexagone sous l’impulsion de son nouveau propriétaire, le capitaine d’industrie, Jean-Luc Lagardère, via le groupe Matra. Hachette s’implante en Espagne en rachetant l'éditeur Grupo Anaya (2003), en Grande-Bretagne, avec l’acquisition de Hodder Headline (2004), qui regroupe Octopus, Orion et Franklin Watts, puis vient l'apothéose, aux États-Unis, avec l’intégration de Time Warner Book Group, aujourd’hui regroupé au sein de Hachette Book Group (HBG). Suivra le Liban, en 2009, via la création d’une société commune avec la librairie Antoine au Liban, Hachette Antoine, qui édite en langue arabe pour les pays du Moyen-Orient, du Golfe et de l'Afrique du Nord. Arrivée en 1985, Elisabeth Darets se définit avec humour comme «le dinosaure du groupe». Directrice générale de Marabout/Le Chêne, elle se souvient avec gourmandise de ces années «de création et d’ouverture aux marchés internationaux». «Nous avons la liberté de travailler ou non avec les autres pays, mais j’ai toujours beaucoup collaboré avec Octopus et Hachette Book Group…» confie-t-elle.
Parallèlement, le portefeuille maison continue à s’enrichir, avec l’acquisition des JC Lattès (1980), Calmann-Lévy (1993) et Alexandre Hatier (1996). Hachette s’offre également, en 2011, le Gaulois à tresses blondes préféré des français en devenant actionnaire à 100% des Éditions Albert-René, éditeur d'Astérix…
Diversification avec le marché des loisirs
Avec le temps de l’internationalisation vient celui de la diversification. Les usages changent et, comme Louis Hachette à son époque, le groupe prend le train en marche. En 1995 il crée Hachette Collections, qui propose des univers à construire et à collectionner sur des thématiques multiples (automobile, loisirs créatifs, jeunesse…) et deviendra progressivement le premier éditeur mondial de fascicules, tout en se portant acquéreur de Paperblanks, deuxième marque mondiale de papeterie haut de gamme.
Les Français, et surtout les Millenials, retrouvent un engouement renouvelé pour les jeux de société ? Il investit le marché des loisirs en créant Hachette Boardgames, qui regroupe neuf éditeurs de jeux, dont Skyteam (un million d'exemplaires cumulés entre 2024 et 2025) et arrive aujourd’hui à la deuxième place du podium du marché en France. Même dynamique avec les coloriages pour adultes, en plein essor, qui se seront vendus à plus de trois millions d’exemplaires en 2024, les e-books, qui représentent une collection de 138 000 titres, et la vaste offre de livres audio dont la maison s'est dotée.
Aujourd’hui, le groupe, racheté par Vivendi en 2024, se voit confronté à plusieurs défis, parmi lesquels l’érosion des habitudes de lecture, notamment chez les plus jeunes. «Nous savons que le temps de lecture est passé de trois heures par semaine contre trois heures par jour pour les réseaux sociaux. L'engagement communautaire est un facteur à ne pas négliger car il participe à des initiatives locales et soutient des causes sollicitées par les jeunes générations.», explique-t-on chez Fayard.
Quel que soit le marché investi, l'ambition demeure inchangée. Comme le rappelle Elisabeth Darets, elle consiste, comme du temps de Louis Hachette, à ne jamais rater le train de l’innovation. «On m’a toujours encouragée à tester de nouveaux produits, raconte-t-elle. Le groupe a gardé un esprit très “start-up” - avec la puissance des équipes commerciales et de la distribution». A l’ère de la révolution IA, et à un moment où l'entreprise a réduit de 35% ses émissions de gaz à effet de serre entre 2019 et 2024, il s’agit, selon Philippe Lamotte, «d’embrasser l’air du temps et de ne jamais avoir peur d’innover, a l’instar de Louis Hachette.» Pour ainsi, rester fidèle à la profession de foi du jeune éditeur en 1926 : «Ainsi, j’enseignerai encore !»
* Les Grandes Rencontres Hachette – Lire à la folie
16, place de la Bourse, 75002 Paris.
Evénement gratuit sur inscription : lesgrandesrencontreshachette.fr.
Trois questions à Jean-Christophe Thiery, directeur général délégué de Louis Hachette Group

Hachette fête ses 200 ans. Selon vous, quelles ont été les valeurs qui ont permis à l’entreprise de traverser deux siècles ?
J-C.T : Tout est parti de l’intuition de Louis Hachette : ouvrir l’esprit par le livre et le monde par le savoir. Cette vision inspire aujourd’hui encore le groupe à travers son expansion internationale et sa diversification : du livre scolaire au roman, du jeu de société aux adaptations audiovisuelles, du livre audio aux supports numériques.
Comment Hachette s’adapte-t-elle aux mutations tout en préservant son modèle économique traditionnel ?
Pour anticiper l’évolution des usages, le groupe s’appuie sur trois leviers : l’innovation éditoriale, l’innovation technologique avec l’essor du digital et de l’impression à la demande, et la diversification, notamment via Audiolib, les jeux ou les fascicules. Cette stratégie est amplifiée par une force unique de distribution intégrée, qui assure une circulation rapide et large des livres et des idées, au service de tous les lecteurs.
À quoi ressemblera, selon vous, Hachette dans 20 ans ?
Dans un contexte où l’école est en crise, nous réaffirmons notre mission éducative en développant, sur tous nos marchés, des outils qui stimulent la lecture chez les jeunes. La croissance d’Hachette reposera sur des innovations adaptées à ces publics, conformes à nos engagements en termes de RSE. Hachette poursuivra aussi son internationalisation en Amérique latine et en Afrique.






































