
Depuis peu, Yves Trinidad, triathlète de 49 ans, a ajouté un nouvel accessoire à sa panoplie de coureur de fond. «Mes lunettes connectées ont changé ma manière de courir, je ne peux déjà plus m’en passer, témoigne ce Bourguignon qui boucle le marathon en moins de trois heures. Grâce à elles, je reste concentré en permanence sur ma foulée et mon endurance, car mes indicateurs s’affichent devant mes yeux. Je peux ainsi mieux doser mes efforts, tout au long du parcours, pour atteindre mon objectif.» Plus besoin de lever le bras, de changer d’allure, encore moins de risquer la chute pour consulter sa montre, les données sont transmises automatiquement à ses lunettes Engo – fabriquées à Grenoble - via une liaison Bluetooth. Il peut ainsi visualiser en temps réel, dans le verre droit, sa puissance de course, sa fréquence cardiaque ou son chrono. Ce sportif est tellement emballé par ses bésicles qu’il s’en est offert une autre paire, made in USA et conçue spécialement pour la natation !
Caméras, haut-parleurs et écrans intégrés
Une référence de plus dans la liste des lunettes intelligentes, qui dépassent désormais largement le domaine du sport. «On dénombre déjà près d’une centaine de modèles», estime Grégory Maubon, président de l’association de promotion de la réalité augmentée RA’pro. Leur point commun ? Les experts eux-mêmes ont bien du mal à le définir, tant les fonctions diffèrent. Certains se démarquent par leurs discrètes caméras, destinées à prendre des photos ou des vidéos dans la rue, puis à les diffuser sur les réseaux sociaux. D’autres, par la qualité de leurs haut-parleurs, intégrés dans leurs branches, pour écouter de la musique ou prendre des appels. D’autres encore, dopés à l’intelligence artificielle, se distinguent par leur capacité à projeter du texte ou des images sur leurs verres, pour nous guider dans nos déplacements par exemple.
Pour l’heure, ces cyber-lorgnons restent bien loin de se substituer à nos bons vieux smartphones. Pour fonctionner, ils nécessitent d’ailleurs souvent de s’y connecter, alors qu’ils coûtent entre 200 et 800 euros. Mais ils annoncent déjà une révolution dans le monde de l’optique. «Notre métier est à l’orée de sa plus grande mutation depuis l’avènement du verre progressif», reconnaît Eric Plat, le PDG d’Atol. Traditionnellement cantonnée à corriger notre vue ou nous protéger du soleil, nos bésicles ambitionnent désormais de nous assister dans la plupart de nos tâches quotidiennes. Mais pour nous apporter quoi, concrètement ?
Les médecins urgentistes et les techniciens de Suez les ont adoptées
Jusqu’ici, la technologie avait surtout fait ses preuves dans les milieux professionnels. Dans le médical, par exemple, les équipes du Samu de l’Eure y ont recours sur le terrain. Les lunettes filment en direct et transmettent les images du blessé au poste central des urgences. L’urgentiste peut ainsi obtenir l’avis d’un autre médecin, tout en gardant les mains libres pour effectuer les gestes de premiers secours. Le dispositif a aussi percé dans l’industrie. Dans les centres de tri des déchets du groupe Suez, les jeunes agents chaussent depuis peu ces lunettes pour se faire guider à distance par un technicien chevronné quand ils doivent réparer une machine complexe. L’expert peut même compléter ses consignes orales par des schémas. Ceux-ci se superposent alors au champ de vision de l’opérateur en s’affichant dans ses verres, selon un procédé dit de réalité augmentée. Même le géant Amazon prévoit d’en équiper son personnel logistique dans les mois qui viennent. Elles scanneront les colis, guideront les livreurs jusqu’à destination et pourront prendre des photos pour prouver que la marchandise a bien été livrée.
Pour conquérir le grand public, ces binocles connectées devront toutefois améliorer certains défauts, comme l’autonomie faiblarde de leur batterie ou l’intrusivité de leurs caméras. En France, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a rappelé qu’il était interdit de filmer des passants dans la rue et de diffuser les images sans leur consentement. Ce n’était pas inutile. Cet été, à Barcelone, la police a arrêté un utilisateur qui avait filmé plusieurs centaines de femmes à leur insu. Il exploitait les vidéos dans ses cours de séduction, revendus sur les réseaux sociaux.
EssilorLuxoticca et Meta font décoller les ventes
Innovation historique ou simple gadget ? Le grand défi de Mark Zuckerberg, le patron de Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp…), sera de prouver que ces lunettes sont capables d’améliorer notre quotidien. Il s’était allié dès 2019 avec le lunetier franco-italien EssilorLuxottica (Ray-Ban, Oakley...) pour concevoir une version futuriste. «Une idée brillantissime, estime Valérie Riffaud-Cangelosi, présidente- fondatrice du cabinet Reapse Consulting. En s’adossant à EssilorLuxottica, Meta a profité tout autant de son savoir-faire en matière de design, que de la puissance de son réseau de distribution et de l’aura de grandes marques comme Ray Ban. Cela a positionné les lunettes connectées comme un accessoire de la vie courante, et non plus comme un gadget réservé aux technophiles.»
De fait, en combinant leur expertise respective dans l’optique et le numérique, les deux géants font décoller un marché que Google n’avait pas même réussi à faire frémir – souvenez-vous du flop de ses Google Glass, dévoilées dès 2012. EssilorLuxottica, à l’inverse, aurait déjà vendu en 2025 5 millions de lunettes connectées selon Morgan Stanley. «Et la demande est telle que nous venons d’inaugurer une nouvelle usine qui portera nos capacités de productions à 10 millions de paires dès 2026», confie à Capital Federico Buffa, le chef de produit et responsable marketing d’EssilorLuxottica depuis son fief milanais (lire son interview à la suite de cet article). Le lunetier parie notamment sur le succès des Meta Ray-Ban Display, le dernier modèle issu de sa collaboration avec le cador des réseaux sociaux. Annoncée fin septembre aux Etats-Unis et attendue en France pour le début 2026, cette paire à 800 dollars (environ 700 euros) intègre un dispositif d’affichage sur son verre droit, ainsi que des fonctions d’intelligence artificielle. Exemple d’application ? La traduction instantanée de paroles prononcées en anglais, italien ou espagnol, avec sous-titres dans les verres.
Après l'échec de ses Google Glass, le géant du net prépare sa revanche
Mais les autres géants de la tech préparent leur riposte. Revanchard depuis l’échec de ses Google Glass, le moteur de recherche planche sur un nouveau prototype intégrant Gemini, son IA maison. Le sud-coréen Samsung pourrait aussi lancer les siennes cette année, comme Apple ou Snap, avec ses Specs. Celles-ci pourraient notamment proposer des jeux d’échecs en réalité augmentée. Amazon devrait suivre au plus tard en 2027. Sans parler des binocles chinoises, qui déferlent déjà en Asie. A l’instar des Quark AI Glasses d’Alibaba, qui intègrent même un système de paiement. «Face au marché du smartphone qui s’essouffle, les lunettes deviennent pour ces géants du numérique le meilleur moyen pour populariser leur modèle d’intelligence artificielle», souligne Valérie Riffaud-Cangelosi.
Encore souvent perçues comme des gadgets, ces lunettes couplées à l’IA offrent pourtant des fonctions inattendues. Elles pallient certains handicaps, grâce à leur capacité à décrire le monde qui nous entoure. «Elles promettent d’améliorer considérablement l’autonomie des non-voyants», estime Thibaut de Martimprey, le technophile directeur du Campus Louis-Braille, à Paris. Disponible depuis dix ans sur smartphone, l’application Be My Eyes propose désormais aux propriétaires de lunettes Ray-Ban Meta d’entrer en connexion vidéo, via la caméra incrustée dans leurs montures, avec l’un des quelque 8 millions de volontaires prêts à les aider bénévolement à se repérer dans la jungle du quotidien. Quant aux lunettes Tami, elles détectent les obstacles hors de portée des cannes blanches.
Ces binocles high-tech vont capter au moins 20% des ventes de lunettes
Pour les «durs de la feuille», les lunettes intelligentes peuvent aussi s’avérer utiles. Inventées par un ingénieur du son, les XanderGlasses déroulent en temps réel dans leurs verres les sous-titrage des conversations, sans même nécessiter de connexion réseau. La Comédie française propose une version concurrente à ses spectateurs malentendants pour traduire ses représentations en langue des signes.
Outre le secteur des loisirs – certains modèles, tels ceux du chinois Xreal, simulent un écran virtuel géant, pour les films et les jeux vidéo – le suivi de notre santé pourrait aussi élargir leur rayon d’action. Les lunettes OCOsense du britannique Emteq, par exemple, se muent en coach de diététique. Grâce à leurs capteurs, elles scrutent vos repas en déterminant au moyen de l’IA les calories dans votre assiette. «En plus, elles surveillent votre vitesse de mastication et vibrent lorsque vous mangez trop rapidement, une pratique qui contribue à la prise de poids», font remarquer leurs concepteurs.
De quoi chambouler le business des opticiens. Avec une progression attendue de 60% par an, l’avènement des lunettes connectées ouvre de nouvelles perspectives. Mais il les oblige à rogner leurs marges. «Sur les lunettes connectées d’EssilorLuxoticca, les opticiens continuent de vendre les verres, mais ils ne peuvent plus les monter. C’est Essilor qui se charge de l’opération. Cela a un impact sur les marges. Pourtant, il leur est difficile de passer à côté de ces lunettes qui devraient capter 20% du marché d’ici dix ans», souligne Jean-Philippe Sayag, le patron d’Acep Group. Et l’entrée dans la course des géants de la tech, qui disposent parfois de leurs propres réseaux de distribution – en Allemagne, Amazon a déjà déployé ses boutiques en ligne Optics – pourrait encore compliquer leurs affaires.
Trois questions à Federico Buffa, chef de produit lunettes connectées chez EssilorLuxottica
Les lunettes intelligentes sont-elles une révolution ou une mode éphémère ?
C’est une vraie rupture technologique, qui s’accapare peu à peu les fonctions du smartphone. Nous en avons vendu plusieurs millions en 2025 (NDLR : 5 millions d’unités, selon Morgan Stanley) et la demande s’accélère. Pour l’accompagner, nous venons d’ailleurs d’inaugurer une nouvelle usine dans notre campus de Dongguan, en Chine. Cela portera notre capacité globale à 10 millions d’unités dès l’an prochain. Si la croissance se poursuit, nous en ouvrirons d’autres.
Comment expliquez-vous ce décollage ?
Grâce aux progrès de la miniaturisation d’abord, ces lunettes deviennent de moins en moins lourdes, leur design se rapproche de plus en plus des modèles classiques, cela contribue à leur adoption. L’autre clé, c’est l’intégration de l’intelligence artificielle. Pouvoir interroger l’IA sur ce que l’on voit, dans la rue et en temps réel, grâce aux caméras incrustées dans les montures, va vite devenir une application phare.
Quels autres usages anticipez-vous ?
L’analyse de la rétine peut fournir un tas d’informations sur notre glycémie, notre niveau d’attention ou notre rythme cardiaque par exemple. C’est une piste intéressante. L’idée serait donc d’intégrer dans les lunettes des capteurs médicaux comme le font déjà les montres connectées, mais en s’appuyant sur des signaux plus précis, pour pouvoir suivre son état de santé à des fins de prévention.
Lesquelles choisir ?
Les plus sportives
Engo 2 (Engo Eyewear)
Conçues pour les coureurs de fonds et les cyclistes, ces lunettes made in Grenoble se connectent à la montre de l’athlète (Garmin, Apple Watch …) ou à son smartphone pour en extraire les données (puissance, allure, distance…) et les afficher en temps réel sur ses verres photochromiques. Claire ou foncée, leur teinte s’adapte aux conditions de luminosité. Prix : 275 €
Les plus primées
Nuance Audio (EssilorLuxottica)
Récompensées à Las Vegas, Hanovre et Paris, ces modèles pallient les pertes auditives légères à modérées. Son dispositif s’appuie sur ses six micros capables d’effectuer une prise de son directionnelle, en fonction du regard de l’utilisateur, pour amplifier les paroles de son interlocuteur et les transmettre dans ses haut-parleurs intégrés. Prix : 770 €.
Les plus immersives
Xreal One Pro (Xreal)
Ces binocles créent un écran géant – jusqu’à 310 pouces, soit près de 8 mètres de diagonale ! - dans votre champ de vision, une alternative pour regarder des films comme au cinéma ou pratiquer un jeu vidéo. Elles nécessitent encore toutefois d’être branchées via un câble USB-C à un smartphone, un PC ou une console de jeu compatible avec le protocole DisplayPort. Prix : 689 €.
Les plus légères
Rokid Bolon AI
Comme Meta, le chinois Rokid s’est allié avec une marque du lunettier franco-italien EssilorLuxottica pour lancer ces lunettes dopées à l’intelligence artificielle. Elles peuvent aussi prendre photos, vidéos ou appels et diffuser de la musique. Leur poids plume de 38,5 grammes – à comparer aux 69 grammes des Meta Ray-Ban Display - fait d’elles les plus légères de leur catégorie. Prix : 480 €.
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