
C’est l’un des privilèges des grandes maisons : pouvoir imprégner spatialement leurs codes jusque dans leurs murs. Toute de bois et de verre, de forme rectangulaire, pareille à une boîte à chaussures, la manufacture Berluti, inaugurée en 2015 sur 8 000 mètres carrés, est un modèle du genre. Elle s’organise autour d’un spacieux atrium, dont la voûte en croisés de bois reproduit le laçage des souliers de prêt-à-chausser confectionnés sur place. Tandis que la fabrication de souliers masculins sur mesure se fait à Paris, rue Marbeuf, c’est au nord de l’Italie, à quinze minutes de la ville de Ferrare, en Emilie-Romagne, que sont développés et produits, par plus de 300 salariés, les modèles de prêt-à-chausser de cette marque devenue globale – qui fait aussi de l’accessoire et du prêt-à-porter depuis 2011.
A quoi tient le luxe lorsqu’on parle d’une paire dont le prix moyen tourne autour de 2 000 euros ? A la qualité des matériaux, à la main qui les ouvrage et à des savoir-faire propres à chaque maison. La signature Berluti, c’est l’art de la patine, une technique réalisée à la main qui donne à chaque soulier un aspect fumé caractéristique. D’ailleurs, dès l’entrée, les murs recouverts de pans du cuir Venezia sont eux-mêmes patinés.
Marcel Proust, Jean Cocteau, Andy Warhol parmi les clients fidèles
A l’heure où les acteurs du luxe cherchent à capitaliser sur leurs racines, la maison, rachetée par le groupe LVMH en 1993, peut se prévaloir d’un très riche patrimoine. En 1895 naît l’«Alessandro», modèle de Richelieu iconique réalisé dans une seule pièce de cuir, une invention du bottier Alessandro Berluti, alors à la tête de l’entreprise. C’est à partir de ce patron d’origine que le modèle est revisité cette saison en «Mont-Thabor», au bout carré légèrement plus large. Depuis toujours, la créativité de Berluti est dopée par les attentes de ses prestigieux clients : Marcel Proust, le duc de Windsor, Jean Cocteau ou encore Andy Warhol, qui donne son nom à un modèle en 1962.
Dans les années 1980, une femme de la famille, Olga Berluti, pressent que la personnalisation rajoute un plus à l’excellence. Si, comme elle le pense, les souliers ont une âme, la patine en est un supplément. Cet effet «déjà porté» apporte une vraie singularité et sublime, telle une laque. Olga met au point cette technique d’embellissement, sourçant le bon cuir en Italie, les bons mélanges et les bons gestes. Déclinée également aujourd’hui sur la maroquinerie et les pièces en cuir du prêt-à-porter, cette technique de coloration devient l’un des symboles de la maison.

L'art de la patine Berluti
Mais, pour comprendre l’art de la patine, il faut revenir au montage du soulier. «La manufacture s’organise en deux départements : le développement, où sont réalisés les prototypes, et la production, apprend-on par la maison Berluti au moment d’entamer la visite du lieu. Tout part encore d’une esquisse, réalisée sur papier à partir des consignes du studio, et d’une forme en bois que l’on façonne selon le tracé original. A chaque étape intervient le travail de la main, la machine venant en soutien du savoir-faire des artisans.» C’est sur ordinateur que sont créés les gabarits et les patronages, avec le détail de l’ensemble des morceaux qui serviront à la coupe. Cette étape mobilise différentes techniques selon le matériau et le degré de précision nécessaires. «Par souci de circularité, les chutes sont réutilisées pour la fabrication des prototypes et petits accessoires, les copeaux recyclés et transformés en engrais.»
L’exigence esthétique se conjugue toujours avec la préoccupation du plus grand confort. Avant même le travail de la tige (le dessus de la chaussure), les artisans passent les morceaux de cuir à la presse afin d’obtenir l’épaisseur voulue, au millimètre près. Gabarits, patronage, coupe, les pièces sont ensuite assemblées et préparées pour le piquage. Grâce à la polyvalence des postes, les compétences circulent, les piqueuses pouvant travailler indifféremment sur un modèle Andy ou sur une sneaker, entrée dans la collection et conçue avec le savoir-faire bottier.
Avec le montage et l’application de la tige sur la forme, le modèle prend corps. «A toutes les étapes, si la machine vient en appui pour étirer le cuir ou finaliser la semelle, l’artisan seul est gage de précision. D’autant plus avec une matière naturelle et vivante comme le cuir», précise-t-on en interne, en insistant bien sur ce rôle crucial de la main.

La patine s’applique, à l’aide d’un chiffon, par légers frottements. Le geste doit être précis, avec une attention particulière portée sur les bordures de la partie fumée.
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Une sélection très rigoureuse des cuirs
Tous les souliers ne sont au demeurant pas patinés. Hormis un ou deux modèles, les sneakers techniques ne le sont pas. La patine est l’apanage des pièces en cuir. L’atelier des patines est un espace à part dans la manufacture. Il y règne une ambiance studieuse qui rappelle les laboratoires de chimie. Les différentes potions conservées dans de grands flacons donnent une idée de l’infinité de déclinaisons des teintes. A l’intérieur, des colorants mélangés à de l’eau composent les précieuses formules. Pour maîtriser cette technique, une école interne permet aux artisans bottiers qui le souhaitent de se former pendant trois mois. «Chaque année, des promotions de 40 personnes en bénéficient gratuitement. Si elles réussissent leur cursus, elles se verront remettre un diplôme, validé par la région», nous indique la maison Berluti.
Impossible de comprendre le travail de la patine sans revenir à la matière brute. Tous les cuirs ne se prêtent pas à ce type d’embellissement. Le cuir grainé, par exemple, n’est pas approprié. C’est le Venezia, un veau de pleine fleur qui n’est pas teint dans la masse, qui est utilisé. Les morceaux du futur soulier sont d’abord placés à plat sur la matière en fonction des détails observés sur le cuir, lesquels seront ainsi sublimés. Si elle s’apparente davantage à un vernis qu’à une peinture, la patine emprunte à cet art la précision du geste. L’idée est de préserver, par-delà les strates de couleurs, une transparence qui révèle la singularité de la matière.

Pour trouver le bon rendu, le coloriste avance à la main, par touches successives. Seul le Venezia, un cuir de veau pleine fleur, est utilisé avec ce type de technique.
La patine Berluti : un art de l’imperfection maîtrisée
Légèrement blanchi, le cuir du soulier est travaillé différemment dans la partie centrale de la tige et sur la pointe, avec cet effet fumé si caractéristique. Pour trouver le bon rendu, le coloriste avance à tâtons et jongle avec différents outils : pinceaux trempés dans de petites soucoupes, chiffons, brosses. Tout se fait à la main par touches successives. Un art de l’imperfection maîtrisée. A l’aide d’un chiffon, par légers frottements, la patine s’applique par couches et crée un fondu. Les teintes ont des noms poétiques : marron Tobacco des premières Alessandro de 1895, Caviar, Feuille d’Automne, rouge Saint-Emilion.
Certaines saisons, on recherche des rendus extrêmement sophistiqués, comme pour l’hiver 2025 où le brief était d’arriver à des effets de couleurs comme ceux que l’on retrouve sur les toiles du peintre Vincent Van Gogh. «Les zones les plus complexes à travailler se situent sur les bordures de la partie fumée, car la transition entre la partie ombragée en bout de soulier et le cœur plus clair doit être très douce», détaille-t-on sur place. De là, l’expression «science des fumés» qui n’est pas du tout usurpée.
Si les artisans maîtrisent la technique, les clients l’entretiennent. Pour prolonger l’effet, ils bichonnent leurs souliers et respectent le rituel de la première patine. Après quinze jours de marche, ils sont invités à repasser en boutique pour fixer la couleur. Un cérémonial qui scelle l’attachement à ce qui est davantage qu’un simple objet et renforce, chez eux, le sentiment d’appartenance à une famille, la famille Berluti.
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