
Sologne : une chasse gardée pour riches patrons
En fin de semaine, c’est toujours le même ballet aux péages de Salbris et de La Ferté-Saint-Aubin, sur l’autoroute A 71. Débarquant des beaux quartiers de Paris, des dizaines de SUV de luxe au coffre garni de fusils passent la barrière pour rejoindre les 500 000 hectares de forêt de la Sologne. Ce territoire, à cheval sur les départements du Cher, du Loiret, et du Loir-et-Cher, est le terrain de jeu privilégié des chasseurs fortunés. Il faut dire qu’ici, les forêts – à 90% privées – valent près de 20 000 euros l’hectare, soit dix fois plus que les terres agricoles de la Beauce.
Le prix de la discrétion absolue, recherchée par ces gâchettes en or, adeptes du tir au canard ou au sanglier. «Cette région, c’est Saint-Tropez, mais sans les paparazzi. Comme les Solognots sont des taiseux, rien ne sort jamais de ces forêts !» plaisante Jean-Baptiste Forray, journaliste et auteur du livre Les Nouveaux Seigneurs (éditions Les Arènes).
>> Retrouvez en images les superbes propriétés des patrons chasseurs en Sologne
4 000 kilomètres de grillage de deux mètres de haut autour des propriétés
Pour ces tireurs d’élite, la tranquillité est d’autant plus assurée qu’ils ont fait ériger 4 000 kilomètres de grillage de deux mètres de haut, autour de leurs propriétés. Suffisant pour détourner les curieux et… inviter leur carnet d’adresses à traquer le gibier, quel que soit le moment dans l’année, ces enclos n’étant pas soumis aux règles habituelles de la chasse. C’est à partir des années 1980 que les capitaines d’industrie, dans le sillage de la famille Dassault et du roi du BTP Francis Bouygues, se sont mis à racheter aux familles aristocratiques du coin leurs plus grands domaines. Ils auraient eu d’autant plus tort de s’en priver que ces forêts sont largement exonérées d’impôt sur la fortune immobilière, comme de droits de succession…
Si les Dassault sont partis en 2021 (le territoire de chasse a été vendu au coiffeur des stars Franck Provost), les Bouygues sont toujours les rois de la Sologne, en particulier Martin, qui régale ses relations d’affaires dans sa propriété de plus de 2 000 hectares. Dans le secret des sous-bois ou lors de dîners fastueux, grands patrons, banquiers et politiques débusquent la faune sauvage et ripaillent, tout en parlant d’argent. «Ils ne signent pas de contrats fusil en main mais ils nouent des liens solides, précise Jean-Baptiste Forray. La chasse a longtemps été l’un des trois réseaux de pouvoir des plus puissants, avec les grandes écoles et la franc-maçonnerie.»
Même si, à l’heure de la préservation des espèces, le hobby se fait moins fréquentable. «Certains invités ne parlent jamais de cette passion, expliquant qu’ils participent à des “séminaires d’automne”», poursuit le journaliste. Des pudeurs que n’ont pas certains propriétaires, dont les impressionnants tableaux de chasses relèvent parfois du carnage. «Chez un industriel de premier plan, 16 invités ont abattu 4 250 canards en une journée. Ce n’est plus de la chasse, c’est une tuerie», regrette un avocat d’affaires. Familier de ces parties de campagne, notre témoin préfère l’attitude du producteur Jérôme Seydoux (groupe Pathé), qui pratique une chasse raisonnée autour de son manoir de Frogère (Loir-et-Cher).
Le gibier revendu aux restaurateurs ou aux grossistes
Plus gourmands, d’autres font de l’argent avec le gibier abattu. La famille Bissonnet, dont les Boucheries Nivernaises fournissent de nombreux restaurants étoilés, revend ainsi à prix d’or sur le marché de Rungis les bêtes issues des 2 200 hectares de son domaine de l’Etoile (Loiret). Une pratique qu’Yves Forestier, empereur du transport frigorifique (Petit Forestier) et propriétaire du domaine des Bécasses, à Yvoy-le-Marron (Loiret), a décidé d’industrialiser. Avec deux amis chasseurs, le restaurateur Olivier Bertrand et le financier Jean-Philippe Rey, il a créé en 2023 L’Atelier du loup, pour transformer et revendre aux grossistes le gibier tué en Sologne. Près de 4 millions d’euros ont été investis dans une usine de 1 700 mètres carrés à Salbris (Loir-et-Cher), où Olivier Bertrand vient chasser tous les week-ends.
Une nouvelle réglementation
Autodidacte, ce dernier a la réputation de recevoir de façon décontractée. Quand on est invité à une battue dans son domaine de Chaudeneant (Cher), nul besoin de passer chez Mettez, le repaire des dandys chasseurs du quartier de la Madeleine, à Paris, où une tenue «décente» coûte au minimum 3 000 euros. Si l’entrepreneur de 55 ans détonne, c’est aussi qu’il est l’un des benjamins de ces ultrariches solognots. «La plupart d’entre eux sont septuagénaires et leurs héritiers ne chassent pas, précise Jean-Baptiste Forray. C’est un monde qui est en train de disparaître…»
Mais ce qui pourrait bien lui porter le coup fatal, ce sont les chasseurs du cru, décidés à en finir avec l’engrillagement des domaines, qui empêche le gibier de circuler. Ces contestataires ont fait voter une loi qui impose, d’ici à 2027, la mise en place de nouvelles clôtures, cette fois de 1,20 mètre de hauteur maximale, et laissant un passage au sol d’au moins 30 centimètres de haut. Bien que certains propriétaires, comme le très procédurier Benjamin Tranchant, propriétaire du groupe de casinos, aient lâché leur meute d’avocats contre cette loi, le Conseil Constitutionnel a validé la disposition, en octobre dernier. La valeur de certains domaines aurait déjà chuté de 25 %. Mais les tireurs d’élite de la Sologne s’en moquent : ils ne sont pas vendeurs…
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