Les salariés du géant sud-coréen des puces mémoires Samsung Electronics ont commencé à voter ce vendredi 22 mai sur un accord pour éviter une grève prévoyant une super prime individuelle pour les bénéfices liés à l'IA, au risque d'encourager les réclamations dans d'autres entreprises. Samsung Electronics et sa confédération syndicale sont convenus du versement pour de nombreux salariés de 290 000 euros cette année, principalement en actions, évitant in extremis une grève de 18 jours qui devait commencer jeudi.

Le boom de l'intelligence artificielle (IA) a dopé l'activité de Samsung dans les puces mémoires et l'entreprise a vu son bénéfice d'exploitation du premier trimestre lié d'environ 750% sur un an, tandis que sa capitalisation boursière a dépassé début mai 1 000 milliards de dollars. Un vote électronique pour avaliser l'accord a commencé ce vendredi auprès d'environ 70 000 salariés syndiqués, et se poursuivra jusqu'au 27 mai. L'accord sera «automatiquement ratifié» si plus de la moitié des votants se présente et si une majorité des votants l'approuvent, selon l'avocat du syndicat.

Un nouveau système de bonus sur 10 ans

L'accord instaure un nouveau régime de primes pour les employés de la division des semi-conducteurs, équivalant à 10,5% du bénéfice d'exploitation du département et reversé en actions, combiné à 1,5% supplémentaire en espèces. Quelque 78 000 employés (sur 125 000 au total dans le pays) devraient donc recevoir cette année 509 millions de wons (290 000 euros) en moyenne, a confirmé un responsable de l'entreprise à l'AFP jeudi, sur la base d'un bénéfice d'exploitation annuel attendu par le marché à 331 000 milliards de wons. Ce régime de primes, prévu pour 10 ans, est conditionné à d'ambitieux objectifs annuels de performance.

La perspective d'une grève avait fortement inquiété car Samsung Electronics génère 12,5% du PIB de la Corée du Sud et les puces mémoires représentent 35% des exportations du pays. L'attention porte désormais sur les conséquences de l'accord, alors que la redistribution de la manne engendre par la fièvre IA fait l'objet d'un débat grandiose en Corée du Sud, comme aux Etats-Unis. Pour les analystes, des bonus importants pourraient empêcher les meilleurs talents sud-coréens de travailler à l'étranger, alors que des américains comme Tesla investissent dans les puces. Selon le syndicat de Samsung Electronics, les employés de SK Hynix, autre champion sud-coréen des puces, ont déjà perçu l'an dernier des primes plus de trois fois supérieures à celles versées chez Samsung.

Des revendications salariales qui gagnent tout le secteur industriel

«La Corée du Sud représente environ 80% (de la production mondiale) des puces mémoires» HBM essentielles pour l'IA, avec une demande en plein boom qui exacerbe les convoitises, rappelle à l'AFP Kim Dae-jong, professeur à l'université Sejong. «Mais la hausse des demandes de bonus pourrait se faire au détriment d'investissements futurs : des fonds qui seraient autrement consacrés à la recherche et au développement ou aux dividendes seraient réorientés vers les rémunérations», prévient-il.

Après avoir flambé de quelque 8% jeudi dans un marché soulagé par l'accord, l'action Samsung Electronics a lâché 2,34% vendredi. La crise chez Samsung alimente des revendications syndicales similaires à travers la Corée du Sud, dans des secteurs variés. Le mouvement s'étend aux biotechnologies, à l'automobile, à l'informatique et à la construction navale. Les syndicats de Samsung Biologics et de Hyundai Motor Group réclament notamment qu'une part accumulée des bénéfices soit répartie aux primes des employés.

Un accord qui ravive les tensions internes

Au sein même de Samsung, l'accord entérine les écarts entre les salariés du département des puces, qui bénéficieront des nouvelles premières et ceux des autres départements (écrans, téléphones, électroniques) dont les bénéfices d'exploitation stagnent ou reculent. De quoi raviver les tensions internes. Enfin, une menace plane sur l'accord conclu mercredi : un collectif d'actionnaires individuels s'y oppose, jugeant les dispositions illégales faute de feu vert de leur assemblée générale et se disant prêt à saisir la justice pour le bloquer.

Le président progressiste sud-coréen Lee Jae-mung, connu pour ses positions en faveur des travailleurs, s'est révélé extrêmement prudent face au cas Samsung. Le gouvernement avait menacé d'enclencher «un arbitrage d'urgence» pour supporter une éventuelle grève. Le 12 mai, le secrétaire de la présidence Kim Yong-beom avait évoqué la nécessité de réfléchir au partage de la manne de l'ère IA via un «dividende national» pouvant financer un revenu de base ou les pensions de retraite… avant d'être recadré et de devoir modérer sa position.