Cela fait maintenant près de trois mois que le cirque a commencé dans le détroit d’Ormuz, entre guerre et paix. En attendant, le détroit d’Ormuz est bien paralysé et la production de pétrole mondiale a baissé de près de 10%, entraînant une forte hausse du pétrole. Laissons aux géostratégistes experts et aux psychanalystes les plus chevronnés l’apanage d’imaginer comment les Etats-Unis se sortiront de ce fiasco. Il est plus intéressant d’observer la lecture que peut faire la Bourse de l’impact de la guerre avec l’Iran.

Et les messages sont en apparence très contradictoires : d’un côté, après une phase de sidération, la Bourse a renoué avec la hausse, franchissant de nouveaux sommets historiques (pour des indices actions phares comme le S&P 500, le Nasdaq, mais le CAC 40 est resté sous son record de 2026, NDLR), de l’autre, les marchés de taux d’intérêt ont repris leur dynamique baissière (les cours des obligations d’Etat, qui évoluent à l’inverse des rendements, c’est-à-dire des taux d’intérêt, NDLR) avec une reprise de la hausse des taux d’intérêt (cf. graphique n°1). Comment expliquer une telle dissonance entre actions et taux d’intérêt ?

En Bourse, les actions américaines ont grimpé, alors que les obligations d’Etat ont chuté (les taux à long terme ont donc grimpé)

Graphique n°1 _ Divergence entre marchés d’actions S&P 500 et marchés de taux (US long term bonds)
Graphique n°1 _ Divergence entre marchés d’actions S&P 500 et marchés de taux (US long term bonds) © Kanopy AM

Les marchés de taux semblent avoir raison : la hausse des prix pétroliers implique à la fois la reprise de l’inflation et un tassement de l’activité économique, ce qu’on appelle la stagflation. Autant dire une situation très défavorable aux actifs risqués (les actions, etc.), comme ce fût le cas en 2022. Le comportement des marchés actions est lui très singulier puisque c’est la première fois dans l’histoire financière que les actions font des plus hauts historiques après une hausse du pétrole de plus de 50% et alors que les taux s’enflamment.

Les raisons invoquées sont d’ordre microéconomiques : la bulle de l’IA se poursuit, les résultats des entreprises sont excellents et les marchés considèrent que le blocage actuel est ponctuel et n’aura donc pas de répercussions à long terme. Ajoutons à cela une bonne dose de FOMO (Fear Of Missing Out ou peur de rater les opportunités) et voilà les marchés actions au plus haut !

L’envolée des taux à long terme traduit des craintes de forte inflation durable et de dégradation des finances publiques

Mais dans ce cas, pourquoi les marchés de taux font-ils grise mine ? Leur point de vue est très différent car ils considèrent à la fois que la poussée inflationniste n’est pas un phénomène éphémère mais aussi et surtout, ils contemplent l’accroissement des besoins de financement des Etats et aussi des entreprises (phénomène tout à fait nouveau). La dette des Etats-Unis ne fait qu’enfler davantage (le seul coût de la guerre avec l’Iran s’approcherait déjà des 50 milliards de dollars et pourrait atteindre les 200 milliards de dollars en cas d’enlisement et les recettes fiscales risquent de fléchir) et dans le même temps les besoins de financement se juxtaposent sans limite avec des dépenses militaires qui explosent partout dans le monde, des besoins de financement d’infrastructure colossaux et l’absolue nécessité de devenir souverain - notamment dans la technologie - qui s’accompagne d’investissements supplémentaires. La dette des Etats-Unis avoisine les 40 trillions de dollars (40 000 000 000 000 de dollars !) et les besoins nouveaux atteignent environ 2 trillions de dollars par an.

Ajoutons à cela les investissements pharaoniques dans l’infrastructure IA estimée pour 2026 à environ 600 milliards de dollars. On estime que d’ici 2030, environ 1,5 trillion de dollars d’investissements IA se feront à travers de la dette. On comprend bien alors que si l’IA peut être vue comme un accélérateur de profits pour les entreprises, elle est naturellement considérée comme un poids supplémentaire sur le marché des capitaux : les grandes entreprises technologiques font ainsi concurrence aux besoins immenses des Etats. La loi de l’offre et de la demande présente ainsi un déséquilibre majeur. Les capitaux préfèrent s’investir sur les actions tandis que l’offre de papier ne fait que croître. L’investissement obligataire devient donc un repoussoir. Cela explique le récent mouvement sur les taux.

La forte hausse des taux à long terme devrait se poursuivre selon l’analyse technique, quelle trajectoire pour la Bourse ?

Mais que peut-on envisager à l’avenir pour les perspectives des obligations ? Le taux américain à 30 ans est déjà au plus haut depuis 2007 à plus de 5%. Après une période de forte hausse entre 2020 et 2023 (fin du Covid, guerre en Ukraine et forte poussée de l’inflation), les taux s’étaient stabilisés pour revenir à 4% sur le taux à 30 ans. Mais après plus de deux ans de stabilité, la guerre en Iran a mis le feu aux poudres obligataires en propulsant les taux sur leurs plus haut. Le taux à 10 ans des États-Unis américain (cf. graphique n°2) a suivi un comportement assez similaire.

En analyse technique, la phase de stabilisation entre fin 2023 et mars 2026 s’apparente à un triangle symétrique. Le récent mouvement ascendant observé en mai confirme la rupture à la hausse de ce triangle et suggère donc la poursuite de la tendance ascensionnelle. Si l’on applique les principes de l’analyse graphique, l’objectif naturel se situe au-dessus des 6%. Il faudra bien-sûr valider le franchissement des 5% mais le risque est aujourd’hui clairement en défaveur des marchés obligataires alors que les marchés d’actions semblent pouvoir conserver leur dynamique haussière.

Graphique n°2 _ Taux 10 ans Etats-Unis et analyse technique
Graphique n°2 _ Taux 10 ans Etats-Unis et analyse technique © Kanopy AM

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