
Le paradoxe est cruel. «La tech est née grâce aux femmes, qui furent les premières à manipuler les machines lors de la digitalisation», souligne Véronique Saubot, directrice générale de Simplon, une école de formation aux métiers du numérique. Pourtant, leur proportion au sein de ces professions d’avenir stagne sous les 25%, bien loin de la réalité de la société. Pire : dans les postes de direction, les femmes ne représentent plus que 11% des effectifs, selon Gina Gulla-Menez, responsable du programme SheLeadsTech en France pour l’association internationale Isaca, spécialisée dans les systèmes d’information.
Cette hémorragie commence dès l'école. Rémi Ferrand, délégué général de l'association Talents du numérique, pointe des chiffres alarmants : seulement 15,2% de filles en spécialité Numérique et sciences informatiques (NSI) au lycée, 19,4% dans les formations supérieures du numérique. «Malgré une mobilisation importante et des investissements conséquents, les chiffres demeurent têtus», constate-t-il.
«La visibilité des expertes représente le premier moteur de recrutement»
Pour Aline Aubertin, directrice générale de l’Institut supérieur d’électronique de Paris (ISEP) et présidente d’honneur de l’association Femmes ingénieures, les racines du problème remontent à l'école primaire. «Le corps enseignant, majoritairement issu de filières littéraires, manque parfois d'aisance avec les sciences et transmet cette appréhension, souvent à son corps défendant, aux petites filles», explique-t-elle. Elle cite «l'effet Scully», issu de la série X-Files : la présence de figures scientifiques féminines à l'écran crée des pics de vocation. A l'inverse, l'absence de rôles modèles renforce le sentiment d'illégitimité. Gina Gulla-Menez, qui dirige un Master Systèmes d’information à Paris-Dauphine, en témoigne directement : les étudiantes s'inscrivent parce qu'elles perçoivent une femme à la tête de la formation. «La visibilité des expertes représente le premier moteur de recrutement», insiste-t-elle.
De son côté, Rémi Ferrand rappelle que la France ne prévoit que 216 heures d’enseignement informatique durant la scolarité contre 473 heures en Estonie, pays modèle en matière de transformation numérique grâce à une stratégie intégrée dès le plus jeune âge (étude Olecio réalisée en 2024 pour Talents du numérique). Face à ce constat, certaines initiatives s’efforcent de changer la donne. Chez Simplon, une stratégie volontariste a permis de voir les femmes atteindre 40% des effectifs, soit le double de la moyenne du marché. «Nous avons mis en place des programmes de découverte exclusivement féminins pour susciter des vocations avant l'entrée en formation», détaille Véronique Saubot.
En chiffres
- 24% des emplois dans les professions du numérique sont occupés par des femmes (Insee, 2023)
- 23% : la part des femmes parmi les diplômés des masters spécialisés en informatique (Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, 2024)
- 62% des lycéennes estiment qu’il est difficile d’être une fille dans les écoles d’informatique en raison de comportements sexistes qui y perdurent (Ipsos, 2021)
Des biais sexistes avec l'IA
Selon certains experts, l'émergence de l'intelligence artificielle générative pourrait rebattre les cartes. Véronique Saubot y voit un levier de réconciliation : «L'image d'Épinal de l'adolescent isolé jouant aux jeux vidéo a longtemps agi comme un repoussoir. L'IA rend la technologie plus accessible et moins mécanique. En prenant en charge les tâches d'analyse pure, elle déplace la valeur ajoutée vers le sens et le cas d'usage concret, des domaines où les femmes excellent». Mais le risque est réel. «Une IA conçue par une population homogène de mâles blancs exclut de fait la moitié de l'humanité», prévient Gina Gulla-Menez. Aline Aubertin enfonce le clou : «44% des applications d'IA actuelles présentent des biais sexistes».
Pour la patronne de l'ISEP, la stagnation de la place des femmes dans les métiers du numérique s'explique par une approche trop fragmentée et nécessite une action systémique : «Agir sur un unique levier est inutile si la chaîne se brise plus tard. Si une ingénieure formée arrive dans un environnement de travail toxique, elle quittera la technique. La mixité doit être infusée dans chaque décision, comme une démarche qualité» plaide-t-elle. Rémi Ferrand abonde : «Il est impératif de travailler sur les stéréotypes inconscients et de faire du numérique une compétence transversale et ambitieuse pour tous, dès l'Education nationale.»
Au-delà de l'égalité femmes/hommes, c'est un enjeu de performance et de souveraineté qui se joue. Le marché manque de dizaines de milliers d'ingénieurs. «Se priver des femmes, c'est se priver du principal vivier de croissance», martèle Aline Aubertin. Pour Gina Gulla-Menez, l'enjeu s’avère civilisationnel : «C'est au niveau des postes de direction que se prend le pouvoir et que se décide l'avenir des outils. Le combat pour la mixité dans la tech n'est pas qu'une question de justice sociale. C'est une course contre la montre pour éviter qu'un monde numérique conçu par et pour une minorité ne façonne durablement notre avenir commun.»
Nassima Yahiaoui, 36 ans, chargée d'études et développement à la direction des systèmes d'Information (DSI), Région Sud (ex-Paca))
«Géologue de formation, spécialisée dans l’étude des algues microscopiques, j’ai souhaité, il y a quelques années, me réorienter dans le numérique, un secteur incontournable et riche en opportunités. Aujourd’hui, je pilote des projets liés aux applications internes de la collectivité, j’assure le lien avec nos usagers, je développe des solutions, notamment via des outils low-code. Le numérique n'est pas si éloigné de la géologie. J’y retrouve les piliers qui me faisaient vibrer en recherche : le sens de l'analyse, l'observation rigoureuse et la recherche de patterns (modèles) pour résoudre des problèmes complexes.»
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