Pourtant interdites par la loi, les disrimination liées à l’apparence physique restent omniprésentes en entreprises. Selon l’enquête «Les Français et l’inclusion», réalisée par le groupe de protection sociale Apicil en partenariat avec Opinionway, près d’un quart des salariés disent en effet en avoir déjà fait les frais. Qu'il s’agisse du poids, du style vestimentaire, de la couleur de peau ou encore de la coupe de cheveux, les discriminations liées à l’apparence physique pénalisent des millions de salariés au quotidien. Alors quelles sont les conséquences concrètes de ce fléau pour les salariés ? Capital a rencontré le sociologue Jean-François Amadieu, professeur de management à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et auteur de “La Société du paraître : Les beaux, les jeunes… et les autres”.

25% des salariés disent avoir déjà été victimes de discriminations liées à l’apparence physique au travail ? Pourtant, le sujet n’est quasiment jamais évoqué par les pouvoirs publics. Comment l’expliquez vous ?

Jean-Francois Amadieu : D’abord, la question des discriminations au travail est classiquement abordée depuis une trentaine d’années sous l’angle des ingalités raciales, de sexe, du handicap ou encore de l’orientation sexuelle. Ces sujets sont le plus souvent présents dans le droit international. Mais dans la plupart des pays, les discriminations liées à l’apparence physique ne figurent pas dans le droit et sont souvent considérées comme anecdotiques ou sans intérêt. La France fait figure d’exception puisque le critère d’apparence physique est considérée dans la loi comme une discrimination depuis 2021. De plus, les sujet des discriminations liées à l'apparence physique ne sont quasiment pas défendus par le milieu associatif, contrairement à des causes comme le racisme ou l'égalité homme femme. Qui connaît le nom de l'association qui défend la cause des obèses ou des personnes de petite taille ? Personne. Pendant longtemps, c’est resté un sujet anecdotique.

Existe-t-il un lien entre les discrimination liées à l’apparence physique en entreprise et les origines sociales ?

Bien sûr. Par exemple, dans les élites, sur les bancs de Sciences Po à Paris, la prévalence de l'obésité est bien moindre que chez les ouvriers ou agriculteurs du Pas-de-Calais. Les questions d’apparence physique ou vestimentaire sont des marqueurs sociaux. Cela peut aussi expliquer le moindre intérêt pour le sujet puisque les élites sont bien moins concernées par les discriminations liées à l'apparence que les catégories populaires. Quand vous traitez de la question égalité femme homme ou de l’orientation sexuelle, les élites, comme tous les autres milieux sociaux, sont concernées. C’est beaucoup moins le cas pour les discriminations liées à l’apparence les élites disposent des codes nécessaires pour adopter la bonne tenue vestimentaire. Or si les élites ne sont pas concernées, les pouvoirs publics ne s’emparent pas forcément du sujet. En tout cas, il progresse moins vite.

Quelles sont les conséquences concrètes des discriminations liées à l’apparence physique sur le monde du travail ?

Le premier sujet, c‘est l’embauche. Il faut savoir que le rôle joué par l’effet de votre photo sur un CV est considérable. On estime par exemple grâce aux études réalisées sur le sujet que que si vous êtes obèse, et que cela se voit sur la photo, vos chance d’obtenir un entretien d’embauche sont réduites de 30%. Ce chiffre est comparable aux discriminations liées à la couleur de peau. Il est certain que l’apparence physique a des conséquences sur le tri des CV effectué par les recruteurs. C’est encore plus vrai en France, où les études montrent que le style vestimentaire est particulièrement scruté dans le monde de l’entreprise et reste la première cause de discrimination liée à l’apparence physique. D’ailleurs, la loi française interdit aux recruteurs d’imposer un style vestimentaire lors d’un entretien d’embauche, même si pas grand monde n’est pas au courant.

Et dans le monde de l'entreprise ?

C’est difficile à mesurer mais des enquêtes de l'Insee ont par démontré une corrélation entre les salaires des employés d’une entreprise et leur apparence physique. La taille, le poids ou encore les habitudes vestimentaires peuvent avoir des conséquences sur l'évolution professionnelle des salariés ou leur maintien dans l’emploi. Mais il existe très peu de chiffres précis sur le sujet car aucune entreprise ne tient de statistiques sur les données corporelles de ses salariés.

Les discriminations liées à l’apparence physique au travail sont souvent très difficiles à démontrer. Quels sont les recours disponibles pour un salarié concerné par ce problème ?

Toutes les discriminations sont difficiles à prouver. Un patron ne va jamais dire qu'il n’a pas embauché un candidat en raison de sa couleur de peau ou de son handicap. C’est encore plus compliqué pour les discriminations liées au physique, qui sont parfois considérées comme admissibles. D’autant plus qu'il existe peu d'associations pour aider les victimes. Il est toutefois possible de contacter le Défenseur des droits afin de réaliser un signalement. Cette institution indépendante est chargée de défendre les personnes dont les droits ne sont pas respectés.

Vous avez également travaillé sur le sujet des discriminations capillaires en entreprise. Si le sujet n’est pas toujours pris au sérieux, il a pourtant des lourdes conséquences sur la vie de certains salariés.

Oui, on sait par exemple grâce à des enquêtes que les personnes qui ont des cheveux bouclés ou frisés sont moins bien perçues en entreprise que les personnes qui ont des cheveux lisses. Et ce, quelle que soit la couleur de peau. De plus, le fait d'avoir des cheveux texturés, ou crépus, va avoir pour effet de renforcer l’appartenance à une communauté. Cela va souvent entraîner un effet négatif sur l'évolution professionnelle du salarié. La couleur des cheveux peut également être un sujet tout comme la calvitie chez les hommes. La perception d’un homme qui perd ses cheveux est négative, dans la société, comme en entreprise. C’est un signe de vieillissement, or l'âge est la première cause de discrimination en entreprise.