
L'intelligence artificielle (IA) est en train de transformer en profondeur notre société et interroge l'avenir du marché de l'emploi. Quels métiers sont menacés, lesquels sont épargnés, et comment les entreprises et les salariés peuvent-ils s'adapter à cette révolution technologique ? Pour éclairer ces enjeux, nous avons rencontré Nicolas Sironneau, membre du conseil d'administration de la Fondation Concorde, un think tank indépendant réunissant universitaires, experts et professionnels du monde économique. Dans cette interview, Nicolas Sironneau partage son analyse des conséquences de l'IA sur l'emploi en France. Entre risques de disparition de certains métiers, opportunités créées par l'automatisation et défis liés à la formation, il apporte des éléments de réponse concrets et nuancés.
Capital : Avec l’émergence de l'intelligence artificielle, certains types d’emplois pourraient-ils être amenés à disparaître, à court ou moyen terme ?
Nicolas Sironneau : Pour pouvoir analyser les conséquences de l’IA sur le marché de l’emploi, il faut faire la distinction entre “emplois” et “tâches”. Je m’explique. Il y a beaucoup de tâches qui seront supprimées et automatisées avec la généralisation de l’IA, mais cela ne signifie pas pour autant que tous les emplois concernés seront supprimés. On estime que l’IA n'aura aucune conséquence négative sur environ 30% des 30 millions d’emplois que compte le pays. Il s’agit des emplois qui nécessitent une tâche physique, comme les métiers de la construction. En revanche, selon nos études, 6% des métiers sont “à risques” et pourraient être menacés, à court ou moyen terme. Enfin, la grande majorité des emplois, entre 60 et 70%, seront impactés par l’IA dans les années à venir, sans pour autant être menacés.
Concrètement, quels types d’emplois pourraient être menacés à court terme ?
Tous les emplois menacés à court terme respectent les mêmes critères, c'est-à-dire qu’ils nécessitent des tâches répétitives, et qui suivent des règles précises. Je vais vous donner deux exemples concrets. Le premier, c’est le métier de traducteur, qui entre dans cette catégorie avec des tâches et des codes précis, que l’IA peut tout à fait reproduire. Les personnes qui travaillent dans les call centers sont également particulièrement menacées puisqu'aujourd'hui, les clients peuvent être contactés par des robots, programmés grâce à l’IA.
Les personnes qui travaillent dans les call centers sont également menacées
Et à moyen terme ?
Les métiers de l'administration et du support bureautique pourraient également être menacés dans un deuxième temps. Les agents administratifs, qui ont des tâches relatives au traitement des données, pourraient être touchés à moyen terme. Les métiers du transport et de la logistique pourraient aussi être en danger dans les prochaines années, avec notamment la montée en puissance des voitures autonomes. L'entreprise Waymo a déjà déployé des dizaines de voitures dans plusieurs villes aux Etats-Unis.
Quels sont les effets positifs de l'émergence de l’IA sur le marché de l’emploi ?
La bonne nouvelle, c’est qu’une grande partie des tâches de la majorité des employés, métiers physiques mis à part, pourra être automatisée. Cela va libérer un temps considérable pour les employés, leur permettant d’effectuer des tâches plus intéressantes. L’IA va également permettre de rendre de nouvelles tâches accessibles, comme le codage, grâce à des applications dédiées. Or le codage est une compétence particulièrement utile dans le monde du travail aujourd'hui.
Cette automatisation d’un grand nombre de tâches permise par l’IA pourrait-elle inciter les entreprises à supprimer certains postes jugés inutiles, plutôt que d’affecter de nouvelles tâches à leurs employés ?
Les révolutions technologiques prennent du temps pour être acceptées. Il y aura forcément une période de transition, durant laquelle certains métiers seront supprimés. Il faudra du temps pour que la confiance soit totale envers cette nouvelle technologie. D’autant plus que l'émergence de l’IA est une révolution extrêmement rapide. Mais une fois cette période de transition passée, il n’y a pas d’inquiétude particulière à avoir concernant le marché de l’emploi. Par exemple, avant l’arrivée des distributeurs automatiques de billets, on avait des personnes dont le métier consistait à gérer l’échange de monnaie. Avant l’arrivée de la calculatrice, des personnes étaient payées pour faire des calculs. Ces métiers ont disparu avec les nouvelles technologies mais le chômage n’a pas augmenté pour autant.
De nouveaux emplois en lien avec l’IA pourraient-ils être créés dans les prochaines années ?
Bien sûr, un grand nombre de postes d’ingénieurs vont être créés, notamment pour développer les algorithmes utilisés par l’IA. Il va aussi falloir construire des data centers dans toute l’Europe, ce qui va nécessiter de la main-d’œuvre, notamment pour construire les réseaux.
La révolution IA est la première à toucher les cols blancs
Les populations les moins qualifiées seront-elles pénalisées par l'émergence de l’IA ?
Au contraire ! La révolution IA est très intéressante car c’est la première à toucher prioritairement les cols blancs, et donc les personnes qui ont suivi de longues études. Comme je l’ai dit, l’IA ne peut pas compenser le travail manuel, majoritairement pratiqué par des personnes moins qualifiées. En revanche, ce sont les personnes qui sauront comprendre rapidement les nouveaux enjeux liés à l’IA qui s’en sortiront le mieux. Mais ce n’est pas une question de diplôme. L'enjeu principal, c’est la formation.
Le France est l’un des pays européens où le taux de chômage chez les seniors est le plus élevé. L’arrivée de l’IA pourrait-elle les pénaliser encore plus ?
En théorie, tout le monde peut se former à l’utilisation de l’IA. Mais en pratique, c’est évidemment plus difficile de débuter des formations à 61 ans qu’à 30 ans. Il y a une inégalité entre les personnes qui ont l’habitude de se former et les autres. Mais ce n’est pas seulement une question d'âge. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu sera dans les prochaines années de mettre les moyens nécessaires pour permettre aux populations fragiles de se former correctement. Selon moi, cela passe notamment par la formation des jeunes. Il faut leur apprendre à avoir un esprit critique vis-à-vis de cette technologie dès le plus jeune âge. C’est à l’Etat de faire ce travail.
Les processus de recrutement vont-ils évoluer avec l’arrivée de l’IA ?
Je sais que l'IA permet déjà à des recruteurs d’effectuer une pré-analyse des CV des candidats, grâce notamment à des mots-clés qui feront ressortir les compétences les plus recherchées. Avec à la fin du processus, un responsable des ressources humaines qui prend les décisions. Je pense également que les chômeurs seront contraints de maîtriser l'utilisation de l’IA pour se démarquer des autres candidats.




















