
le 24 juillet,Ce 3 juillet 2024, au tribunal judiciaire de Paris, on se serre sur les bancs de bois blond de la 11ème chambre pénale, celle qui juge les délits économiques et financiers. La vedette du jour répond au nom de Mouly, prénom: Mardoché. Mais tout le monde, sauf les magistrats et les enquêteurs, l’appelle Marco. Alias «Marco l’élégant», auto-promu «le plus gros des mythos» ou «le roi de l’arnaque». L’homme de 59 ans, barbe grise de trois jours et cheveu encore brun, sweat-noir et minerve autour du cou («le lit de la prison», selon lui), prend place dans le box vitré des prévenus. Il devise aimablement avec les avocats, tente de communiquer par gestes avec un journaliste ami, multiplie oeillades et sourires, lève les yeux au ciel, éclate de rire.
Marco Mouly adore faire le show. «C’est une grande gueule, un hâbleur et un menteur dépourvu de morale, dont l’abattage est digne du stand-up», assène un enquêteur. Ce truculent personnage ne doit pas l’affluence du jour à l’affaire pour laquelle il comparaît - la non-déclaration de revenus et la présentation de fausses fiches de paie, en violation d’une condamnation antérieure. Non. Son heure de gloire, c’est l’affaire de la taxe carbone, une méga-fraude fiscale sur le marché européen des droits à polluer. Le hold-up du siècle: le fisc français aurait perdu 1,6 milliard d'euros et l’Union européenne 5 milliards, entre octobre 2008 et juin 2009. Ce braquage sans armes ni violence a rapporté gros à Mouly et à ses acolytes - 283 millions d’euros au bas mot, «sans compter les gains vraisemblablement réalisés sur les marchés italien et allemand», ajoute un bon connaisseur du dossier. Mais il a aussi coûté très cher à Marco : une condamnation à 8 ans de prison, 1 million d’euros d’amende et l'obligation de rembourser le montant du casse.
L'eldorado de la TVA intracommunautaire
«J’ai été l’un des premiers de Belleville à aller dans le 16ème (arrondissement de Paris, NDLR), puis dans le 7ème où sont les vrais riches», se vante celui qui aurait inspiré au comique Gad Elmaleh le personnage de Coco, le petit immigré parti de rien et un poil mégalomane. Comme ses six frères et soeurs, le gamin né à Tunis a poussé sur les pavés de Belleville, où ses parents se sont installés quand il avait 5 ans. Là, au cœur de la chaleureuse communauté des «Tunes», les juifs originaires de Tunisie, il fréquente l'école de la rue plus assidûment que celle de la République. À 12 ans, il laisse tomber trousse et cartable et, un peu voleur, un peu brigand, monte ses premières carabistouilles. Ses classes d’aigrefin, il les fait dans la fraude aux faux encarts publicitaires. Il est «décaisseur» : c’est lui qui récupère les chèques des clients pigeonnés et les transforme en espèces sonnantes et trébuchantes. Cette ligne sur son CV d'arnaqueur lui vaudra une condamnation à treize mois de prison avec sursis.
Pas de quoi doucher son zèle, ni éteindre sa tchatche. Il s’initie à la «tève» intracommunautaire, l’escroquerie à la TVA sur les marchandises circulant entre les pays de l’Union européenne. Le principe est simple comme bonjour : les produits importés hors taxes sont revendus TTC, mais la TVA n’est jamais reversée au fisc local. Mouly applique cette martingale au marché de la téléphonie. Avec succès. Invité en septembre 2022 de «Quelle époque!», le talk-show du samedi soir sur France 2, «Marco l'élégant», vêtu d’une longue redingote blanche, est interrogé par Léa Salamé. «Dans les portables, vous gagniez entre 20 000 et 30 000 euros par jour…», avance la journaliste. «Non, un peu plus», rectifie avec gourmandise l’adepte des foulards de soie et des luxueuses tocantes.
«La Banque de France avec les portes ouvertes»
D’octobre 2008 à juin 2009, il exerce ses talents sur un nouveau marché européen, celui des droits à polluer. Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les États ont fixé un plafond annuel de rejets de CO2 aux installations industrielles les plus polluantes. En cas de dépassement de leurs quotas, les entreprises doivent acheter des «droits à polluer». Si, à l’inverse, elles ne les épuisent pas, libre à elles de revendre des quotas de CO2. Les pros de la «tève» ont détecté la faille: il suffit d’acheter, hors taxes, des droits de rejet de CO2 dans un pays, puis de les revendre aussitôt dans un autre, TVA incluse cette fois, et d’empocher cette dernière. Le tout planqué dans un maquis de sociétés-écrans et de comptes offshore. C’est «la Banque de France avec les portes ouvertes» ou «une Ferrari avec les clés sur le volant», diront les escrocs. Presque trop facile.
Le 23 avril 2013, la fête prend brutalement fin pour le «roi de l’arnaque» qui, six mois plus tôt, accueillait à la bar-mitsvah de son fils les chanteurs Puff Daddy, Maître Gims, Ako, Patrick Bruel et Garou. Il est arrêté par les limiers de la douane judiciaire, son duplex de 374 mètres carrés est saisi, comme les dix-sept manteaux de fourrure et les quarante-sept sacs de luxe appartenant à son épouse.
Quatre mois de cavale
Trois ans plus tard, le 7 juillet 2016, Marco prend la fuite avant que le tribunal ne prononce sa sentence - 8 ans de détention. Le lendemain, il envoie deux photos de lui au journaliste de L’Obs Vincent Monnier - lui dans une calèche à Rome, lui faisant mine d’ouvrir la porte d’une voiture de police. Mais cette vie de fuyard ne dure que quatre mois. Interpellé en Suisse, il purge sa peine à la prison de la Santé, avant d’être autorisé en avril 2020 à passer la journée à l’extérieur. À peine dehors, il devient le personnage central d’un documentaire de Netflix, Les rois de l’arnaque, écrit avec la réalisatrice Julie Madar. L’histoire incroyable de la «mafia du carbone» devient également une formidable série de Canal +, D’argent et de sang, diffusée à partir de l’automne 2023.
Mouly adore la lumière, les caméras et les micros. On le croise sur les plateaux de télévision, dans les studios de radio. Il a son rond de serviette dans l’émission de son copain Cyril Hanouna, TPMP, sur Canal+. «Une exposition médiatique susceptible de le protéger», observe un enquêteur qui le connaît bien. Car le dossier de la taxe carbone est jonché de morts violentes. Notamment celle de Samy Souied, l'associé et l'ami de toujours, abattu en 2010 par deux tueurs à moto. Les millions d’euros empochés ont excité rivalités et convoitises…
Retour à la case prison
Marco n’est pas du genre à se faire discret, lui qui prétend, dans une interview, avoir remboursé 87 millions d’euros à l’État. Seulement voilà: il a oublié de payer l’amende de 15 000 euros à laquelle il a été condamné en 2017 dans une histoire de TVA remontant à la fin des années 1990. Affaire qui lui a aussi valu trois ans de prison avec sursis - à la condition express qu’il travaille. La justice, elle, n’a rien oublié. Faute d’avoir satisfait à ses exigences, et soupçonné d’avoir produit de faux bulletins de salaire, «le plus gros des mythos» voit son sursis révoqué en mars dernier. Retour à la case prison, donc.
Le 24 juillet, la demande de remise en liberté de l'as de la «tève» a été rejetée. Il restera donc derrière les barreaux jusqu'à son nouveau procès, le 25 septembre. Mais il n’en aura pas encore fini avec la justice. Mis en examen dans une sombre affaire d’extorsion, il est également soupçonné d’avoir blanchi des millions d’euros du CO2 à travers une société d’investissement luxembourgeoise présidée un temps par l’ex-ministre de l’Économie Dominique Strauss-Kahn. De nouveaux shows judiciaires en prévision pour les 215 000 fans qui suivent ses frasques sur Instagram…
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