
Le dollar est fragilisé par des perspectives économiques ternies, une politique monétaire sous pression, et des craintes croissantes de dévaluation. Habituellement, en période d’aversion au risque, le dollar se renforce, profitant de son statut de valeur refuge. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le US dollar index, qui mesure la valeur du dollar par rapport à un panier des 6 top devises (EUR, JPY, GBP, CHF, CAD et SEK) sur le marché des changes (Forex) a perdu près de 8% depuis janvier. Prenons la paire EUR/USD : elle a bondi de 10 % depuis janvier. Le marché est inhabituellement méfiant à l’égard du billet vert.
Et la difficulté à prévoir une orientation à moyen terme est le fruit de cette tension entre un dollar historiquement valeur refuge dans les temps d’incertitude (et nous y sommes) et d’autre part un billet vert qui suscite désormais une crainte. En conséquence, l'indice du dollar a connu sa plus forte pression à la vente depuis juillet 2020, selon le rapport de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), fondé sur le comportement des traders. En temps normal, un tel excès de positions vendeuses sur le dollar précède un rebond technique. Mais cette fois, rien n’est moins sûr.
Pourquoi le dollar suscite-t-il des inquiétudes ?
De nombreux investisseurs s'attendent à ce que la Réserve fédérale américaine (Fed) soit forcée d'assouplir sa politique monétaire plus rapidement et plus agressivement que prévu, en raison des conséquences économiques de la guerre commerciale. L'estimation initiale du PIB des États-Unis pour le premier trimestre semble confirmer cette vision : il a contracté de 0,3%, contre une prévision consensuelle de +0,3%.
D'autres craintes pèsent sur le dollar, notamment celle d'une dévaluation unilatérale de 15 à 20% par l'administration Trump. L’histoire économique montre que les grands chocs monétaires surviennent souvent en août, comme la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971 ou la triple dévaluation du yuan en 2015. Ce scénario reste incertain, mais il alimente les débats à Washington, où Stephen Miran, économiste en chef de la Maison-Blanche, milite pour une refonte en profondeur du système monétaire mondial. Nous nous attendons plutôt à une dépréciation continue du dollar dans une fourchette de 8 à 10 %, et non à une dévaluation totale.
Côté marché, le renforcement de l'euro face au dollar pourrait présenter un risque pour les entreprises françaises fortement exposées au marché américain (et donc au dollar, NDLR), en particulier celles réalisant une large partie de leur chiffre d’affaires outre-Atlantique. Dans tous les cas, étant donné le risque de change exceptionnellement élevé sur le dollar, il pourrait être judicieux d’envisager une stratégie de couverture tactique pour naviguer dans un été potentiellement mouvementé, au cas où.
Est-il temps de dire adieu au dollar tout-puissant ?
Comme toujours, la situation est plus complexe qu'elle n'y paraît. Le statut de valeur refuge du dollar est mis à l'épreuve, mais il n'a pas disparu. Deux statistiques soulignent la domination de la monnaie américaine : 85 % des transactions pétrolières et 88 % des transactions internationales sont encore effectuées en dollars. C'est la devise la plus liquide qui existe. L'ensemble du système financier mondial repose sur le dollar, et les alliances géopolitiques de longue date des États-Unis créent des effets de réseau puissants, renforçant le rôle du dollar comme moyen d'échange, source de liquidité et réserve de valeur à l'échelle mondiale.
À ce jour, aucune alternative crédible n’émerge face au dollar. Bien que l’euro ait récemment pris le rôle de valeur refuge, ce statut est probablement temporaire. Quant au yuan chinois, souvent présenté comme un challenger, cela reste pour l'instant infirmé par les données à disposition. À notre avis, le véritable risque de l'ère Trump est moins la dédollarisation que la "désaméricanisation" du monde. Même le Canada, allié historique, prend ses distances, en réponse aux velléités hégémoniques de l’oncle Sam. "L'ancienne relation, fondée sur une profonde intégration économique et une coopération militaire étroite, est terminée", a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney en mars dernier. Quelle sera la suite pour le Canada et les autres partenaires historiques ?

















