Longtemps considérés comme des cas isolés, ces créateurs précoces se multiplient en France. Lycéens ou tout juste majeurs, ils bousculent les codes de l'entrepreneuriat traditionnel. Mais derrière l'enthousiasme se cache une réalité complexe, faite d'obstacles juridiques, de défis financiers et de doubles journées éprouvantes.

Créer son entreprise quand on est mineur, c’est un véritable casse-tête. En France, impossible d'ouvrir une société commerciale sans l'accord de ses parents. Certaines formes juridiques sont même interdites, comme signer un contrat, ouvrir un compte bancaire professionnel ou demander un prêt. Ces protections visent à sécuriser les mineurs, mais elles peuvent également freiner leur autonomie et ralentir le développement de certains projets. «En 2020, j’étais le premier cas dans mon département et ils ne savaient pas trop comment s’y prendre. Ça a été assez compliqué. J’ai dû faire des allers-retours entre l’URSSAF et la Chambre de commerce et d’industrie qui se renvoyaient la balle», se souvient Clément Corselle, fondateur de Digicomarket à seize ans.

Entreprendre jeune : un véritable parcours du combattant

Au-delà de ces questions juridiques, l'âge peut aussi être un handicap dans la mesure où être jeune implique généralement qu’on n’a pas encore de réseau professionnel, ni d’expérience à faire valoir sur son CV. Autant d’éléments qui s'accumulent pour former un mur de scepticisme face aux jeunes entrepreneurs. Cette barrière, Léo-Paul Briatte et Vianney Dubourg, fondateurs de Stelneo à seize ans, ont rapidement dû la dépasser. «Un industriel ne fait pas forcément confiance à deux jeunes de seize ans qui se lancent un peu comme ça. Très vite, il a fallu qu’on adapte notre posture orale pour faire de notre âge un atout.»

Et côté financement, c'est encore plus compliqué. Sans garanties, sans historique bancaire et sans revenus stables, les jeunes entrepreneurs n’attirent pas vraiment les faveurs des banques et doivent trouver d’autres solutions comme l'autofinancement, tandis que s’éloigne la possibilité d'obtenir un crédit. «Pour le lancement de mes projets, je vendais des pièces automobiles à des garages automobiles, je faisais de l’achat-revente… C’est principalement cet argent-là qui m’a permis de lancer ma société», explique Yannis Bonneville, fondateur de Carbox AI à seize ans. Alors, pour compenser ce manque de fonds, ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les secteurs de la livraison, du e-commerce et des services numériques. D’après l’analyse du Bilan national des entreprises 2023-2024 (BNE), l’âge moyen des dirigeants dans ces domaines dépasse à peine 32 ans, témoignant de l’attrait marqué des jeunes pour ces activités. Et pour cause, ces modèles ne nécessitent presque pas de capital de départ et permettent de tester rapidement une idée. Digicomarket (marketing digital), Stelneo (pochettes d'envoi réutilisables), Carbox AI (showroom virtuel automobile) et DIV Protocol (sécurisation de données) sont d’ailleurs toutes des entreprises dans un de ces domaines d'activité.

Des dispositifs qui s'adaptent progressivement à l'âge des fondateurs

Le nombre de dirigeants de moins de 25 ans a bondi de 12 % entre 2021 et 2023, atteignant 8,9 % des entrepreneurs en 2024 (BPI France). L'entrepreneuriat jeune n'est donc plus anecdotique, d'où la nécessité d'adapter les accompagnements, surtout dans leurs secteurs de prédilection où les entreprises ne survivent en moyenne que trois ans (selon BNE).

Depuis quelques années, les organismes d'accompagnement ajustent leur offre pour coller aux besoins de ces entrepreneurs en herbe. Le réseau Pépite, à l'origine pensé pour les étudiants, voit ainsi arriver de plus en plus de jeunes majeurs qui ont démarré leur société alors qu'ils étaient encore mineurs. Le programme leur propose des formations, un suivi méthodologique et les aide à naviguer dans la jungle juridique. Ce soutien est renforcé par le statut national d’étudiant-entrepreneur (SNEE), qui permet à tout bachelier, étudiant ou jeune diplômé porteur d’un projet d’entreprise, de concilier études et activité entrepreneuriale. Avec 3 000 structures implantées en France depuis 2014, Pépite met ces jeunes en relation avec des entreprises et des sources de financement. Et les chiffres parlent d'eux-mêmes puisqu’en 2024, le réseau a accompagné 600 000 personnes et mobilisé 454 millions d'euros en financements directs. Mieux encore, 86 % des entreprises suivies sont toujours actives trois ans plus tard, contre 60 % en moyenne nationale.

Les incubateurs des grandes écoles jouent aussi un rôle-clé. Qu'ils soient rattachés à Centrale, Polytechnique ou HEC, ils ne se contentent pas d'accompagner, beaucoup sensibilisent aussi les étudiants à l'entrepreneuriat. Ils compensent le manque d'expérience et donnent de la crédibilité aux jeunes. La France compte environ 400 incubateurs, majoritairement concentrés en Île-de-France, où trône l’incubateur de Xavier Niel, Station F, l'un des plus grands au monde. Gaspard Bonnot et Solan Despres, fondateurs de DIV Protocol à seize ans, font d’ailleurs partie de cet incubateur, une étape importante dans leur parcours selon eux, «puisque quand on se lance, ça permet d’avoir un mentorat, l’expérience d’autres personnes et des mises en relation avec les différents acteurs de l’innovation.»

Côté financement, les aides publiques, concours et prêts d'honneur offrent des alternatives aux banques. Ces dispositifs, portés par l'État et les régions, prennent souvent la forme de subventions remboursables sous conditions. Les fondateurs de Stelneo font partie de ceux qui ont pu profiter de ces aides, en remportant des concours entrepreneuriaux, ce qui leur a permis « d’avancer plus vite dans le développement de leur projet » souligne Vianney Dubourg.

Pour autant, tout n'est pas réglé. Les structures existantes doivent encore affiner leur approche face à ces profils ultra-jeunes avec un enjeu crucial : trouver le bon équilibre pour que ces entrepreneurs ne sacrifient ni leurs études, ni leur santé, ni leur projet. Se lancer avant 20 ans ne garantit rien, mais bien encadrée, cette expérience peut devenir un vrai accélérateur de carrière.