
Décrire les coulisses du business de la mort. C’est la promesse du livre «Les Charognards», publié ce vendredi 17 octobre aux éditions du Seuil et signé par deux journalistes, Brianne Huguerre-Cousin et Matthieu Slisse. L’enquête se concentre sur les deux acteurs qui dominent le marché des pompes funèbres en France, à savoir OGF et Funecap, plus connus pour leurs marques PFG et Roc Eclerc. Quelques jours avant la publication de cet ouvrage, un connaisseur du secteur nous confiait l’état d’esprit des deux groupes : «Ils sont tétanisés.» Et pour cause, les auteurs entendent pointer du doigt les dérives de ce qu’ils nomment une «industrie du chagrin». Tout comme le journaliste Victor Castanet avait dévoilé le scandale des Ehpad dans «Les Fossoyeurs» puis les mauvaises pratiques des crèches privées dans «Les Ogres».
Ce livre fait l’effet d’une bombe dans le milieu si discret des pompes funèbres. D’autant plus qu’il est publié à la veille des vacances de la Toussaint, alors que les familles s’apprêtent à fleurir les tombes de leurs défunts. La Fédération nationale du funéraire (FNF), qui représente les entreprises du secteur, est immédiatement montée au créneau pour dénoncer «une enquête à charge» et une «caricature injuste qui salit des milliers de professionnels qui vivent très mal une telle attaque.» Les auteurs du livre se défendent quant à eux d’attaquer ces professionnels dévoués quand ils parlent de «charognards. «Si nous employons ce qualificatif, c’est qu’il nous apparaît des plus adaptés pour pointer l’obscénité des pratiques des leaders privés du funéraire», expliquent-ils en avant-propos, en pointant du doigt «les patrons et actionnaires de ces empires de la mort».
Pompes funèbres et obsèques : attention à certaines techniques commerciales
Le livre «Les Charognards» présente notamment les techniques commerciales de ce secteur à nul autre pareil, où le client apparaît plus fragile et pense de façon moins rationnelle. Certaines relèvent de stratégies classiques : pour capter la clientèle, OGF et Funecap installent logiquement leurs agences aux abords des hôpitaux. Environ un Français sur deux meurt effectivement dans un établissement médical. Ces agences peuvent aussi se trouver au sein même des maisons funéraires qui accueillent les dépouilles avant les obsèques. OGF et Funecap gèrent tous les deux des centaines de maisons funéraires. Rappelons que la famille reste libre d’organiser les obsèques avec n’importe quelle entreprise habilitée, même si le corps du défunt repose dans la maison funéraire d’un concurrent.
Les auteurs pointent aussi du doigt des pratiques plus controversées. Comme parfois un certain flou entre les prestations obligatoires et optionnelles. Le livre cite le cas d’une formule «service courriers et formalités après obsèques» (SFAO) facturée 299 euros chez OGF et qui serait intégrée d’office à certains devis, selon le témoignage d’une employée. «In fine, 16% des familles choisissent de prendre ce service, ce qui démontre bien qu’il n’est pas intégré d’office à nos devis», se défend OGF, l’entreprise concernée contactée par Capital. De la même façon, Funecap se défend d'effectuer des ventes forcées auprès de Capital.
D’autres pièges concernent les assurances obsèques : un demi-million de Français ont souscrit à ce type de contrat pour soulager leur famille de la charge financière de leur enterrement. Ces assurances ne sont pas toujours avantageuses : «afin que la personne bénéficie de la somme de 5 000 euros pour l’organisation de ses obsèques, elle cotisera en fait en moyenne entre 6 500 et 7 000 euros en fonction des années qui lui restent avant sa mort», lit-on dans le livre, qui cite une étude de 2024 du magazine 60 millions de consommateurs. Des contrats peu avantageux donc, d’autant plus que les familles ont légalement la possibilité de prélever de l’argent sur le compte courant du défunt pour organiser ses funérailles. Autre inconvénient de ces contrats, selon les auteurs : la famille peut ignorer que le défunt a souscrit à une assurance obsèques.
Le prix des obsèques augmente en France : un autre sujet délicat
En France, il faut compter entre 4000 et 5000 euros pour organiser des obsèques. Un prix qui a eu tendance à gonfler ces dernières années. Difficile de décomposer les raisons de cette augmentation. Certes, il y a eu l’inflation qui a pesé sur les coûts des entreprises du funéraire, notamment sur l’énergie. Il y a aussi l’évolution des rites funéraires : les familles se tournent de plus en plus vers les chambres funéraires pour accueillir le corps de leur défunt avant les obsèques, plutôt que de le laisser à son domicile. Une prestation qui représente naturellement un coût supplémentaire d’au moins plusieurs centaines d’euros.
Dans «Les Charognards», les auteurs pointent aussi du doigt «la recherche effrénée de rentabilité» d’OGF et Funecap. Plus difficile de se positionner sur ce point de façon objective. Selon nos informations, les bénéfices représentent 5,6% du chiffre d’affaires chez OGF. Funecap, de son côté, ne publie pas ses résultats financiers. La Fédération nationale du funéraire estime quant à elle le résultat net moyen autour de 7%, en citant une étude du cabinet Xerfi. Bref, on est loin des marges à deux chiffres qui se retrouvent dans le secteur du luxe, dans le secteur technologique ou chez les constructeurs automobiles les plus performants. Mais les crématoriums, gérés en délégations de service public par OGF et Funecap, dépassent parfois les 30% de marge, selon les révélations des auteurs.
L’argent et la mort, deux sujets tabous qui s’entremêlent dans ce livre. Quelles pratiques commerciales et quels profits sont légitimes sur les rites funéraires ? Le livre «Les Charognards» ouvre le débat. L’enquête relate aussi des incidents sordides dans un milieu professionnel où la moindre faute prend des proportions dramatiques : corps inversés, crémations accidentelles, dépouilles malmenées… Devant ce récit, la Fédération nationale du funéraire parle d’erreurs «extrêmement rares». «Aucun dysfonctionnement systémique dans le secteur ou notre entreprise n’existe ni n’a été relevé par les auteurs», insiste de son côté Funecap qui dit avoir traité les situations problématiques décrites dans le livre «avec diligence, transparence et respect, en lien étroit avec les familles concernées», tout en renforçant ses procédures de prévention. «Ce livre ne reflète absolument pas la réalité d'un métier strictement encadré par la loi, soumis à habilitation préfectorale et contrôlé toute l'année par les services de l'Etat», commente de son côté OGF, dans une déclaration transmise à Capital. «Plus de 9 Français sur 10 se disent satisfaits de l’accompagnement (des opérateurs du secteur, ndlr)», ajoute l’entreprise.



















