
A première vue, le match semble joué d’avance. Sur le terrain du surgelé spécialisé, Picard et Maison Thiriet suivent des chemins de crête différents. Le premier cultive son avance, avec 20% de part de marché, soit le double de celle du second. Leader incontesté du secteur, Picard s’appuie sur une machine industrielle parfaitement huilée et une offre largement développée en interne, sous marques propres, au service de ses marges et de son image.
A tout juste 50 ans, l'entreprise arrive en tête du classement 2025 des enseignes alimentaires spécialisées préférées des Français (étude EY-Parthenon). Cet attachement tient au rôle clé qu'elle a joué, dès les années 1980-1990, en ancrant les surgelés dans le quotidien des foyers, bien au-delà du simple dépannage. Depuis sa reprise totale par la famille Zouari en 2024, déjà propriétaire de 49% des parts, et après plus de vingt ans de passages de relais entre fonds d’investissement, Picard retrouve une stabilité financière, essentielle pour soutenir ses ambitions à long terme.
Une proximité avec le client
Stabilité qui n’a jamais fait défaut à Maison Thiriet. Fondée il y a plus de cent vingt ans, l’entreprise vosgienne revendique un ancrage français historique, s’appuyant sur un modèle industriel partiellement intégré – elle fabrique 450 de ses 1 800 références – et sur une offre composée à plus de 95% de produits tricolores. Elle dispose de trois ateliers de fabrication : l’Atelier Toqué basé dans les Vosges, La Fabrique givrée (reprise à 100% en 2024) dans la Drôme, et Maison Le Borvo en Bourgogne, pour la production de ses saumons fumés issus d’un procédé artisanal et familial.
Si l'écart avec son grand rival reste significatif, la trajectoire est assumée. C'est celle d’un acteur indépendant qui mise sur une identité fortement ancrée dans les territoires. L’enseigne est d'ailleurs la seule, dans l'Hexagone, à disposer d'un réseau de 1 600 vendeurs, qui assurent à la fois la vente et la livraison à domicile.
Ce dispositif s'inscrit dans la continuité d'une pratique historique : Thiriet a en effet construit sa relation client autour de la livraison directe, faisant de la proximité un marqueur durable de son modèle. Une approche qui semble avoir inspiré son concurrent, lequel a noué un partenariat avec Uber Eats pour offrir une livraison rapide sur de courtes distances. «Le numéro 2 adopte une stratégie astucieuse en s’associant avec coopérative U. Cette alliance lui donne accès à une clientèle plus large et lui permet de profiter du flux important des magasins alimentaires, voire de tester de nouveaux produits ou concepts tout en limitant les coûts», explique Ambrine Benyahia, chargée d’études économiques pour Xerfi. Et de souligner que le groupe a déjà ouvert 250 corners dans des magasins U et ambitionne «de doubler son parc d’ici à deux ans».
En chiffres
Picard
- Chiffre d'affaires 2024 : 1,8 milliard d'euros (+ 1,2%)
- Nombre de magasins : 1 200
- Nombre de références : 1 300
Maison Thiriet
- Chiffre d’affaires 2024 : 840 millions d’euros (+ 5%)
- Nombre de magasins : 180 et 90 centres de livraison
- Nombre de références : 1 800

Pour les fêtes de fin d’année 2025, Picard s’est emparé du phénomène mondial du chocolat Dubaï pour créer une pâtisserie à décongeler.
La concurrence stimule l'innovation
Côté offre, les deux acteurs seraient coude à coude, Picard revendiquant 1 300 références, contre environ 1 800 pour Maison Thiriet. Reste l'argument de la R&D... «La forte concurrence sur le marché des surgelés incite les distributeurs spécialisés à multiplier les innovations pour se différencier, stimuler la demande et fidéliser la clientèle», confirme Ambrine Benyahia, rappelant que Picard lance pas moins de 250 produits par an...
Dans ce face-à-face, les temps forts saisonniers font office de juge de paix. Portées par leurs visuels alléchants, les éditions limitées de saison cristallisent l’attention et font largement parler d’elles sur les réseaux sociaux, la bûche de Noël en chef de file. Pour les fêtes de fin d’année 2025, Picard s’est emparé du phénomène mondial du chocolat Dubaï pour créer une pâtisserie – à décongeler – inspirée de la célèbre tablette verte fourrée d'une onctueuse pâte de pistache. Une gourmandise rapidement devenue virale.
Son concurrent, loin d'être en froid avec les tendances du moment, revendique pas moins de 250 innovations par an. Il imagine notamment une collection festive, dont le dessert star change chaque année. Après le Bonnet glacé de Noël en 2024, le Mug glacé a rencontré «un grand succès» en décembre dernier, communique la Maison, qui précise que «la création, la conception, ainsi que la production de ce dessert ont été réalisées à 100% en interne dans son Atelier Toqué».
Ce trompe-l’œil givré, façon tasse de chocolat chaud, se distingue aussi par l’attention portée aux ingrédients. Le sel de Guérande utilisé dans le caramel est certifié IGP, une mention qui n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une approche plus large, où l’origine et la qualité des composants deviennent des marqueurs de valeur et de différenciation.

Thiriet a créé pour la fin de l'année 2025 un trompe-l’œil givré, façon tasse de chocolat chaud.
Deux trajectoires pour répondre aux nouvelles attentes des consommateurs
Chez Maison Thiriet, la réponse aux nouvelles attentes de consommation passe précisément par ce travail structuré sur les filières, mené en amont. L’enseigne a progressivement noué des partenariats avec des acteurs reconnus, à l’image de Terrena, coopérative agricole de l’Ouest de la France, et Elivia pour monter une filière charolaise (Bleu-Blanc-Coeur), afin de renforcer la qualité des approvisionnements et la traçabilité. «Produit par produit, nous définissons des exigences organoleptiques et sanitaires : texture, goût et aspect», précise Maison Thiriet.
Dans cette logique d’adaptation aux nouveaux usages, Picard explore le terrain du végétal. En février, le temps d’une édition limitée, l’enseigne s’est associée au spécialiste de la viande végane La Vie pour commercialiser trois recettes gourmandes 100% végétariennes et ainsi accompagner une attente du marché : réduire la consommation de viande, sans renoncer à la gourmandise et à l’accessibilité. Si leurs trajectoires diffèrent, Picard et Maison Thiriet ont tout deux pris une avance significative sur le marché, reléguant les autres acteurs à bonne distance.
La concurrence s'organise : Ecomiam vs Maximo
Le succès de Picard et Maison Thiriet aiguise les appétits de la concurrence, qui s’organise. Ecomiam, troisième distributeur spécialisé dans les produits surgelés, mise lui aussi sur un réseau de magasins dédiés, avec une offre 100% origine France, volontairement resserrée. «Le contexte actuel de l’agriculture française renforce la pertinence d’un modèle fondé sur la transparence et le soutien aux filières», explique Daniel Sauvaget, son président fondateur. Le groupe a affiché un chiffre d’affaires de 39 millions d’euros en 2024, réalisé quasi exclusivement dans ses magasins. Pour soutenir cette dynamique, il vise 100 points de vente d'ici à 2028, contre 57 à la fin 2025.
Maximo, de son côté, incarne l’autre modèle : la livraison à domicile multimarque. L’enseigne a enregistré environ 185 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024, grâce à une offre mêlant surgelés et épicerie, livrés via une flotte dédiée, parfois en moins de deux heures. Deux modèles qui se disputent la place derrière les géants du secteur.
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