
Suivre une formation, c’est bousculer un peu son cerveau et – spoiler – il adore ça. Même adulte, il reste étonnamment actif puisqu’il crée de nouvelles connexions, recâble ses circuits et tente d’échapper à ses automatismes. Curiosité, plaisir de comprendre… Tout ce cocktail émotionnel booste la mémoire et relance la souplesse mentale. Pour Aurélie Van Dijk, experte en neurosciences de la formation et auteure*, ce processus invisible mérite d’être mieux compris. Echanges.
Pourquoi est-ce si utile de savoir ce qui se joue dans notre cerveau lors d’une formation ?
Aurélie Van Dijk : Décrypter comment fonctionne son propre cerveau, c’est déjà se donner les moyens de mieux apprendre. On développe ce qu’on appelle une métacompétence : la capacité d’adopter de bonnes stratégies pour faire mieux et plus vite. Par exemple, bannir toute distraction, faire des liens avec ce qu’on connaît déjà, améliorer sa mémorisation… C’est un peu comme optimiser sa consommation d’énergie mentale.
Un adulte et un enfant apprennent-ils de la même façon ?
Non, pas vraiment. Le cerveau adulte est un peu moins rapide pour intégrer des nouveautés. Mais il a un superpouvoir : il peut relier les savoirs à l’expérience. Là où l’enfant absorbe vite, l’adulte contextualise, fait des liens, comprend en profondeur. Son cerveau apprend moins en mode «page blanche» qu’en mode «pièces de puzzle à assembler».
Publiée dans la revue Current Biology en 2022, une étude de Takeo Watanabe, chercheur à l’Université Brown (Etats-Unis), apporte un éclairage : le gaba, un neurotransmetteur clé, augmente fortement durant l’apprentissage chez l’enfant, ce qui facilite la consolidation rapide des informations. Mais chez l’adulte, il ne bouge pas. Donc, mieux vaut répartir les temps de formation pour éviter d’oublier trop vite.
Notre cerveau se modifie-t-il pendant l’apprentissage ?
Absolument. Le cerveau adulte conserve une étonnante capacité à se transformer : il crée de nouvelles connexions, en renforce certaines, en affaiblit d’autres devenues inutiles. C’est ce qu’on appelle la plasticité cérébrale. Chaque apprentissage répété modifie littéralement l’architecture neuronale. Et, bonne nouvelle : ça fonctionne toute la vie ! Au début, le chemin est difficile car le cerveau doit tracer de nouvelles routes. Mais plus on se forme, plus c’est facile. Ce dernier capitalise sur l’expérience : «Ah oui, c’est comme…, ça me rappelle…, etc.» Il fait des analogies avec ce qu’il connaît déjà.
Mais ce fonctionnement peut-il aussi nous freiner ?
Désapprendre est souvent plus difficile qu’apprendre. Par exemple, un manager habitué à un style de feed-back direct devra creuser un autre sillon neuronal si sa nouvelle équipe n’apprécie pas cette pratique. Apprendre, c’est un vrai investissement biologique. Je fais souvent une analogie avec un chalet en montagne : quand vous sortez dans la neige fraîche, vous tracez un chemin. S’il neige à nouveau, celui-ci disparaît. Mais si vous repassez souvent au même endroit, il se creuse et finit par rester. Dans le cerveau, c’est pareil : c’est la répétition qui consolide le chemin d’apprentissage.
Quelles sont les conditions idéales pour que le cerveau adulte apprenne réellement ?
Pour bien apprendre, il a besoin de phases de concentration… mais également de vrais moments de pause. Respiration, sommeil… : ce n’est pas du confort, c’est essentiel. C’est dans ces périodes de repos que le cerveau intègre ce qu’il vient d’ingérer. Le chercheur Stanislas Dehaene a identifié quatre piliers fondamentaux de l’apprentissage : capter l’attention, bien sûr, mais aussi impliquer activement l’apprenant, lui donner un retour immédiat et lui laisser le temps de fixer l’information.
Et sans attention, rien ne démarre. C’est pourquoi il faut protéger notre cerveau des interférences, notamment du téléphone – même éteint. Le simple fait de le voir parasite nos ressources mentales. Idéalement, il devrait rester en dehors de la salle. Et gare au mythe du multitâche : notre cerveau ne peut traiter efficacement qu’une tâche à la fois. Ecouter une formation en conduisant, c’est risquer de ne rien retenir… Ou de rater un feu rouge.
Le fait d’«apprendre» active-t-il une zone particulière du cerveau ?
Non, c’est tout un réseau cérébral qui s’active, en fonction de ce qu’on apprend. Chez l’adulte, c’est le cortex préfrontal qui pilote le plus gros du travail. Chef d’orchestre de l’apprentissage conscient, il gère l’attention, la flexibilité mentale et la mise à jour des connaissances. Mais apprendre ne se limite pas à traiter de l’information. Pour que le cerveau consolide un savoir, il a besoin d’être motivé. Là, on entre dans le territoire du striatum, du cortex orbitofrontal et du système dopaminergique – c’est-à-dire les circuits de la nouveauté, de la récompense et du plaisir d’apprendre.
Et pour ancrer le tout ? L’hippocampe entre en jeu. C’est un passage obligé. C’est lui qui encode les souvenirs à long terme, surtout quand l’apprentissage est répété, structuré… Ou associé à une émotion. Et le sommeil rejoue tout ça en coulisse pour consolider ce qu’on vient d’apprendre. Une bonne nuit peut faire beaucoup pour votre cerveau !
Un cerveau qui utilise l’IA générative tous les jours reste-t-il capable d’apprendre efficacement ?
Notre cerveau est économe : par défaut, il cherche les raccourcis. Il adore les automatismes, car ils lui demandent moins d’efforts. Le risque, si on s’en remet systématiquement à l’IA, pour résoudre un problème complexe, gérer un conflit… c’est de désactiver notre capacité à chercher, douter, tester de nouvelles stratégies… Mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Si, face à une situation difficile, je m’appuie sur elle pour enrichir ma réflexion tout en challengeant ses réponses pour construire une solution hybride… Alors là, aucun problème. Au contraire, c’est un excellent sparring-partner : l’IA peut m’aider à prendre du recul, sortir de mes automatismes, repérer mes angles morts cognitifs. Et devenir un levier d’apprentissage. A la condition que les commandes restent aux mains des humains.
Quel rôle jouent les émotions sur l’efficacité d’un apprentissage ?
Un rôle énorme ! Les émotions peuvent être de vrais accélérateurs d’apprentissage. Un simple quiz chronométré en équipe, par exemple, suffit à créer de la tension positive. Et il ancre mieux ce qu’on cherche à apprendre qu’un tour de table passif. Le système limbique est très impliqué. Quand la formation est stimulante, le cerveau s’allume. Quand elle est plan-plan, il décroche.
Une information associée à une émotion, comme la surprise, l’enthousiasme ou même une légère appréhension, est mieux encodée par le cerveau et plus facile à retrouver qu’une information neutre. Les émotions positives stimulent les bons circuits : ainsi, la curiosité active le système dopaminergique, l’enthousiasme renforce la créativité, et l’amusement favorise la mémorisation – à condition qu’il ne vire pas au fou rire incontrôlable ! Le bon dosage est essentiel : trop d’émotions peuvent déconcentrer, s’il en manque cela rend l’apprentissage fade.
Croyez-vous à la gamification de la formation ?
Oui, j’y crois, à condition que le jeu serve l’apprentissage. Le plaisir de comprendre, de progresser et de réussir renforce les connexions neuronales. Quant aux émotions négatives (stress…), mieux vaut les prendre en compte que les ignorer. Sinon, pas d’apprentissage possible.
Sur les plans pro et perso, quels bénéfices escompter ?
C’est un pas de côté qui permet de s’adapter aux transitions permanentes. Se former, c’est stimuler son cerveau, prévenir le déclin cognitif, entretenir son employabilité. On gagne en rapidité d’analyse, en agilité face aux changements, et en confiance quand un problème surgit. Mais les bénéfices dépassent largement le champ du travail.
Sur le plan personnel, une formation renforce la sensation de progresser, le sentiment d’efficacité. On élargit son champ de vision. On se recentre. On s’extrait du quotidien, on s’autorise à sortir de ses automatismes, on prend de la hauteur. C’est aussi un terrain fertile pour créer des connexions, humaines et neuronales. Les échanges, les activités et les discussions avec d’autres participants permettent d’activer le cerveau autrement. On devient plus apte à faire des liens inattendus, à sortir de son silo, à penser de façon transversale. Le soir du premier jour d’une formation ? Tout le monde est rincé. C’est bon signe : le cerveau a travaillé.
Bio express d'Aurélie Van Dijk

- Depuis mai 2024
Directrice Pédagogie et transformation digitale, Lefebvre Dalloz Compétences
- 2022-2024
Responsable pédagogique et formatrice, Lefebvre Dalloz Compétences
- 2015-2022
CSP : formatrice puis responsable pédagogique
- 2008-2015
Chargée de recherche, IME
- 2008-2019
Doctorat de psychologie cognitive, Université Paris 8
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