
11% des Français n’ont pas de médecin traitant. Pire, 11,6% de la population vit dans un désert médical, c’est-à-dire dans une zone où le ratio médecin/habitant est inférieur de 30% à la moyenne nationale (2,35 médecins pour 1 000 habitants), selon Guillaume Garrot, à l’origine d’une proposition de loi visant à lutter contre cette inégalité d’accès aux soins. Signée par plus de 250 députés, cette proposition de loi a été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale début avril.
L’article 1 de la proposition de loi vise à réguler l’installation des médecins via les agences régionales de santé (ARS). En zones «sous-dotées», une autorisation serait donnée automatiquement. A l’inverse, «dans les zones suffisamment dotées», un médecin ne pourrait s’installer qu’en remplacement d’un confrère cessant son activité. Cette disposition, déjà en vigueur pour les chirurgiens-dentistes depuis le 1er janvier 2025, vise à répondre à une situation qualifiée d’«insupportable» par le député Garrot, qui rappelle que des départements entiers sont dépourvus de praticiens, saturant les services d’urgence.
«Réguler la pénurie ne résoudra pas la pénurie !»
Les syndicats de médecins libéraux rejettent fermement cette logique de régulation. «Réguler la pénurie ne résoudra pas la pénurie !», affirment-ils dans un communiqué intersyndical du 27 mars, cosigné avec l’Association des maires ruraux de France. Ils soulignent que le nombre de médecins est en légère hausse, notamment grâce aux retraités actifs et aux remplaçants.
Selon le Conseil national de l’ordre des médecins, 241 255 praticiens étaient en activité au 1er janvier 2025 (généralistes et spécialistes), contre 237 300 en 2024, soit une augmentation de 1,67% et de 11,9% depuis 2010. Toutefois, la majorité d’entre eux n’exercent pas en libéral, un modèle devenu peu attractif pour les jeunes médecins. L’intersyndicale avertit : la proposition de loi risque de renforcer cette tendance au salariat. «Le modèle libéral n’est plus attractif pour les futurs médecins. L’effet de cette proposition de loi conduira encore plus à inquiéter les futurs médecins et à les conduire à choisir un modèle d'exercice salarié, dont la contribution à la permanence des soins ambulatoires (PDSA) faible», selon l’intersyndicale.
«Une mesure absurde»qui pourrait fragiliser la profession
Pour Jean-Christophe Nogrette, secrétaire général adjoint du syndicat MG France, cette régulation est «absurde». Il alerte sur les conséquences pour une profession déjà fragilisée : «Les médecins généralistes travaillent déjà 60 heures par semaine, c’est la spécialité la moins bien rémunérée. Si vous rajoutez des contraintes, vous réduisez encore l’attractivité.» D’autres mesures sont sous le feu des critiques, comme la suppression de la majoration du tarif de consultation pour les patients sans médecin traitant, la garantie d’un cursus minimum de première année de médecine dans chaque département (article 3) ou encore le rétablissement d’une permanence des soins ambulatoires (PDSA) en ville (article 4), vivement contestée.
L’intersyndicale insiste sur la pénibilité de la PDSA : pas de repos compensateur, augmentation de la patientèle, et 45% des généralistes en burn-out. Jean-Christophe Nogrette précise que 96% du territoire est déjà couvert, et que les ARS adaptent la PDSA localement. Pour les 4% restants, des solutions alternatives existent.
Une grève illimitée et une manifestation nationale
Face à l’adoption de l’article central de la loi début avril, une grève nationale intersyndicale illimitée est annoncée à partir du 28 avril. Le mouvement est porté notamment par l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf), présidée par Lucas Poittevin. Le lendemain, le 29 avril, une manifestation est prévue à Paris et partout en France. Mais l’unité syndicale vacille sur les modalités : «Nous soutenons les jeunes, mais chacun réagira selon sa spécialité», tempère Philippe Cuq (Union Avenir Spé Le Bloc). Sophie Bauer (SML) résume : «Fermeront ceux qui peuvent leurs cabinets. Mais on sait qu’ailleurs, des morts pourraient survenir.»
En toile de fond, l’opinion publique reste majoritairement favorable à la régulation. Selon un sondage UFC-Que Choisir de fin 2024, 93% des Français soutiennent l’encadrement de l’installation des médecins. France Assos Santé a dénoncé cette semaine «l’outrance et l’indignité» des opposants à la loi, face au nombre de patients sans soins. Dans Le Monde, un collectif de médecins (dont François Bourdillon, ex-directeur général de Santé publique France) rappelle que d’autres professions de santé sont déjà soumises à des régulations d’installation (pharmaciens, infirmiers, kinés), et propose une régulation ciblée sur les seuls médecins de secteur 2 pratiquant des dépassements d’honoraires.



















