
Les prévisions les plus pessimistes l'annonçaient : l’intelligence artificielle volerait nombre d’emplois. Il n’aura pas fallu attendre très longtemps, la machine est désormais lancée. Selon une étude d'Audiens de 2023, 12 500 emplois (comédiens, traducteurs, techniciens) - répartis dans 110 entreprises - sont «potentiellement menacés» en France. Ces premières victimes collatérales, ces comédiens de l’ombre, refusent de disparaître sans faire entendre leur voix.
En janvier 2024 était alors lancée la pétition en ligne #TouchePasMaVF. Un an et trois mois plus tard, en mars 2025, la pétition a été signée par plus de 195 000 personnes, preuve de l’attachement émotionnel des Français pour leurs voix françaises. Adressée à l’actuelle ministre de la Culture Rachida Dati, elle demande aux pouvoirs publics «d’agir, non pour empêcher l’innovation, mais pour réguler le développement de l’intelligence artificielle générative de manière à protéger les artistes, les œuvres, la culture et l’emploi». Le message n’a pourtant pas été entendu. En décembre 2024, les métiers du doublage manifestaient à Paris contre l'essor de l'intelligence artificielle générative.
Dans le milieu, les polémiques s'enchaînent. Début mars, 32 comédiens d’un «célèbre jeu vidéo» - selon BFMTV, il s’agit d’Apex Legends, édité par Electronic Arts - ont refusé de signer leur nouveau contrat de travail. En cause ? Un avenant permettant à l’éditeur d’utiliser leurs voix pour entraîner une intelligence artificielle. Pascale Chemin, artiste interprète depuis plus de vingt-cinq ans, a signé cette tribune. Engagée contre l’intelligence artificielle générative, cette voix iconique nous raconte l’importance de son combat.
L’intelligence artificielle générative, concurrente des artistes de doublage
Avec près de 35 employeurs par an, Pascale prête sa voix pour de multiples supports artistiques - films, jeux vidéo, livre audio, ou encore animation. Les amateurs de version française (la célèbre VF) la connaissent bien : elle incarne notamment Tina Goldstein dans Les Animaux Fantastiques, et est notamment double vocale de l’actrice Rose Byrne. Sa voix berce aussi l’univers de l’animation, avec des rôles marquants dans L’Attaque des Titans et Hunter x Hunter, ainsi que dans le jeu vidéo, où elle donne vie au commandant Shepard dans Mass Effect.
Avec le recours fréquent de l’intelligence artificielle, on va vers un appauvrissement de notre langue
Mais en plus de son travail, l’interprète doit se battre contre l'influence grandissante de l’intelligence artificielle générative. Prenons l’exemple d’Amazon, qui recourt de plus en plus aux livres audio synthétisés par IA et, plus récemment, à des doublages automatisés pour ses séries. «Le résultat est catastrophique, s’alarme Pascale Chemin. Il n’y a pas le sens de la phrase. On va vers un appauvrissement de notre langue. La création artistique doit toujours être faite par des humains pour que d’autres humains ressentent des émotions.»
Le poids grandissant de ces outils a des répercussions directes sur le quotidien des artistes. Désormais, lorsque l’intermittente reçoit des contrats d’éditeurs de jeux vidéo, Pascale Chemin le fait passer automatiquement devant un avocat spécialisé avant signature. «Les clauses relatives à l’intelligence artificielle sont tellement complexes, et différentes selon chaque éditeur, c’est à en devenir folle». Ce que demandent ces intermittents : une clause commune à tous les éditeurs sur le territoire français ou européens. Autre problème majeur, l’arrivée d’un concurrent sur le marché où les places sont déjà rares. «Par définition, le métier d’artiste n’est pas un métier de sérénité. C’est un métier aléatoire. Si nous devons nous battre contre l’intelligence artificielle générative, moins chère, nous perdrons», s’inquiète la comédienne.
Comment fonctionne la rémunération des acteurs de doublage ?
En France, les acteurs de la voix sont payés à la ligne pour le doublage de films, selon un nombre de signes défini, et non à l’heure. Par exemple, pour le cinéma le doublage d’une à six lignes est rémunéré 128,14 euros. Pour la télévision la rémunération est moins importante pour le même nombre de lignes : 121,73 euros. Ainsi pour les films et séries, la rémunération minimum est définie par la convention collective nationale des entreprises techniques au service de la création et de l'événement. Pour les livres audio, la rémunération se fait au mot. Dans tous les cas, le paiement dépend de la quantité de texte à enregistrer. A cela s’ajoutent les droits d’exploitation versés par les studios pour une durée déterminée. Par exemple, si un doubleur touche 100 euros et cède un droit d’exploitation de 15%, il recevra 115 euros.
«Si un jour tous les comédiens sont remplacés, ou refusent de travailler dans ces conditions, sur quoi se nourrira-t-elle ensuite ?» s’interroge-t-elle. Pascale exprime également son inquiétude face à l’intelligence artificielle, qui repose finalement sur le travail des humains pour fonctionner. «La machine ne sera jamais interprète, elle n’a aucune d’identité juridique. Pire, elle pourra copier nos voix et nous faire dire n’importe quoi», explique-t-elle.
Une réflexion qui rejoint la problématique d’un temps de travail de plus en plus réduit : «Pour les studios, le temps, c’est de l’argent. Certains exigent une grande rapidité d’exécution, ce qui oblige les interprètes à être précis et performants en un minimum de temps.» Désormais experte sur le sujet, Pascale Chemin veut se battre pour éviter les regrets : «Je veux absolument éviter que dans 15 ans, toutes les œuvres soient doublées par des voix synthétiques, pour nous, et pour notre public.»



















