
Derrière une porte blindée et sous un plafond de 40 centimètres de béton armé se cache… un bunker. On les pensait d’un autre temps, dépassés, voire absurdes, et pourtant, les bunkers attirent dorénavant un large public. La montée des tensions géopolitiques favorise même le commerce de ces abris fortifiés, conçus initialement pour abriter les soldats en cas d’attaque lors de la Première Guerre mondiale. «Les Français s'interrogent surtout sur le pourquoi de notre non-préparation en France comparé à des pays voisins qui sont exemplaires en la matière», affirme Karim Boukarabila, fondateur de la société Bünkl, qui construit des abris pour les entreprises et les particuliers.
En effet, en France, seulement 4% de la population pourrait être abritée en cas de catastrophe majeure, notamment nucléaire. Cette estimation repose sur un parc d’environ 1 000 abris recensés en 2017, dont 600 à usage militaire et 400 à usage privé, rapporte le site Armées.com. Contrairement à des pays comme la Suisse ou l'Allemagne, la France n’a jamais développé de réseau national d’abris souterrains. En Suisse, la loi fédérale prévoit que tous les habitants disposent d’une place protégée à proximité de leur lieu d’habitation. Cela explique pourquoi le pays compte plus de 370 000 bunkers, privés ou publics (selon l'Office fédéral de la protection des populations, 2022). 107% des Suisses bénéficient d’une place en lieu sûr.
La Suède a, quant à elle, annoncé début avril investir 100 millions de couronnes, soit environ 9,3 millions d’euros, dans l’audit et la rénovation des plus de 64 000 abris antiatomiques répartis sur l’ensemble du territoire. La Pologne renouvelle, elle aussi, les constructions déjà existantes. En France, le «tabou» autour des bunkers «se lève» peu à peu, affirme Enzo Pétrone, à la tête d’une société de construction de bunkers, Amesis.
Le contexte géopolitique «favorable» au secteur du bunker
Le patron d’Amesis se souvient : il y a 15 ans, à ses débuts, il recevait à peine trois demandes d’information de particuliers par mois. Désormais, le chef d’entreprise reçoit entre 4 et 5 demandes par semaine. Si elles ne débouchent pas toujours sur une commande, le fondateur de la société le reconnaît : «Le marché français s’est ouvert.»
Certains événements font même bondir la demande. Alors qu’elle avait diminué avant l’investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche - «les gens pensaient qu’il allait résoudre tous les conflits» -, elle a augmenté de 60% depuis son retour à la présidence américaine. Le désengagement des Etats-Unis dans la guerre en Ukraine a également eu un impact sur le marché du bunker. Et ce n’est pas la première fois que le phénomène se produit : «Aux débuts de la guerre en Ukraine, on recevait environ 400 demandes par jour», se rappelle Enzo Pétrone.
«Le contexte géopolitique est bien évidemment favorable à l’activité. Il crée un intérêt», reconnaît de son côté Karim Boukarabila. «En temps de paix, notre raison d’être ne serait pas la même, du moins en ce qui concerne la construction de bunkers», ajoute l’entrepreneur. Pour autant, le chef d’entreprise ne veut pas créer de «vocations» dans un secteur immobilier marqué par la crise : «Les demandes ne sont pas des commandes.»
Le bunker, un investissement onéreux
Mais construire un abri dans son jardin reste «peu accessible», affirme Enzo Pétrone. Comptez au moins 120 000 euros pour faire construire un bunker chez Amesis. A ce prix, les clients peuvent se réfugier dans 15 m² recouverts de béton armé, avec toilettes, lavabo, réseau électrique, eau, ventilation, porte blindée, sans oublier deux colonnes de trois étages de lits…
Tout est pensé pour pouvoir s’y confiner pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines, en fonction de la catastrophe en question. Les bunkers sont d’abord préfabriqués dans les usines de l’entreprise, basée à Menton (Alpes-Maritimes), avant d’être mis en place sous 10 jours directement dans la propriété des futurs heureux propriétaires du bunker. La confidentialité est de mise pour éviter toute question ou intrusion. Chez Bünkl, le premier prix affiché est de 70 000 euros hors terrassement, des frais à ne pas négliger. Ce qui explique pourquoi l’entreprise propose aussi d’intégrer un bunker dès la construction du logement.
Les bunkers se transforment parfois en véritable pièce de vie. Ils sont utilisés comme pièce de stockage, voire «cave à vin, salle de jeu, salle de cinéma ou bureau», liste Enzo Pétrone, qui raconte avoir même déjà construit une piscine entre les murs en béton armé. En fonction des aménagements choisis et ajoutés, le prix de ces abris peut grimper jusqu’à «2 millions d’euros», ajoute l’entrepreneur. Par ailleurs, les casemates peuvent faire office de véritable «coffre-fort». «Pour démolir la porte blindée, il faut au moins 4 à 5 heures. Certains utilisent donc les bunkers pour y entreposer leur objet de valeur ou l’envisagent comme une pièce où se réfugier en cas de vol ou d’agression», précise-t-il.
Côté clientèle, les Français qui se tournent vers les sociétés de construction de bunkers ne sont pas tous fortunés. «Il n’y a pas de profil type. Certains clients préfèrent ne pas acheter de nouvelle voiture ou changer la cuisine et investir dans un bunker», assure Karim Boukarabila. Reste qu’il faut avoir de la place pour enfouir ces mètres carrés de béton armé sous terre.



















