«Travaillons davantage, remettons en cause les 35 heures.» Cette revendication de Gérald Darmanin, ancien ministre de l’Intérieur du gouvernement Attal et désormais député (Ensemble pour la République) du Nord, a le mérite d’être claire. «Comment on crée de la croissance ? (...) Comment on crée de la richesse ? En travaillant davantage», a-t-il déclaré sur Franceinfo, jeudi 3 octobre. Ce n’est évidemment pas la première fois que la semaine de 35 heures de travail, mise en place progressivement en France entre 2000 et 2002, revient dans le débat et cristallise les tensions autour d’une éventuelle suppression de cette obligation légale, que ce soit pour (re)passer à la semaine de 39 ou de 32 heures.

Rappelons d’abord qu’en réalité, la réforme des 35 heures, dont l’objectif était de diminuer le chômage, contient plusieurs volets : la baisse de la durée légale du temps de travail de 39 à 35 heures sans réduire la rémunération des salariés, l’annualisation du temps de travail (1 607 heures par an), la baisse des cotisations sociales patronales pour compenser la hausse du coût horaire du travail avec le passage aux 35 heures, etc. Parler seulement des 35 heures est donc quelque peu réducteur car la France n’a pas uniquement diminué le temps de travail avec cette réforme.

Les 35 heures de travail par semaine, un «bouc émissaire»

Ce que les politiques oublient souvent lors de leurs déclarations. «C’est facile de dire que tout est de la faute des 35 heures. C’est un véritable bouc émissaire qui expliquerait tous les maux de l’économie française selon certains», estime l’économiste Eric Heyer, par ailleurs directeur adjoint du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Si l’impact de cette réforme sur l’emploi est source de débat - l’estimation la plus optimiste conclut à 350 000 créations d’emplois, tandis que certains économistes jugent ses effets très marginaux -, une chose est sûre : «Les marges des entreprises et leurs parts de marché n’ont pas baissé avec les 35 heures», tranche Eric Heyer, selon qui la baisse de la compétitivité des entreprises françaises à compter de 2002 s’explique principalement par l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce et la forte appréciation de l’euro par rapport au dollar.

Finalement, «la seule variable qui s’est dégradée avec les 35 heures, ce sont les finances publiques», poursuit l’expert. Et ce, en raison des baisses de cotisations accordées aux entreprises ayant réduit leur temps de travail. Et depuis, un empilement de dispositifs a été mis en place pour détricoter les 35 heures. Une opération qui a encore davantage alourdi la facture pour les pouvoirs publics. En 2003, la droite au pouvoir n’a pas mis fin aux 35 heures en tant que telles mais a relevé le plafond d’heures supplémentaires réalisables pour pouvoir revenir aux 39 heures hebdomadaires dans les entreprises qui le souhaitent. Dans le même temps, le surcoût de ces heures supplémentaires pour les employeurs a été réduit et les aides accordées aux entreprises réduisant leur temps de travail ont été généralisées à l’ensemble des sociétés. En 2007, rebelote, Nicolas Sarkozy instaure la défiscalisation des heures supplémentaires et baisse encore davantage leur coût pour les entreprises. C’est le fameux «travailler plus pour gagner plus».

Résultat, «pour revenir sur les 35 heures, il faudrait revenir sur toutes ces strates et aides qui se sont accumulées au cours des années», pointe Eric Heyer. Surtout, cela conduirait à «enlever les allègements de cotisations patronales et donc à revenir 20 ans en arrière en la matière. Les entreprises elles-mêmes ne le souhaitent pas», insiste l’économiste.

Près de 39 heures de travail effectif par semaine pour les salariés français

Parler d’une suppression des 35 heures est d’autant moins pertinent qu’en réalité, aujourd’hui, «il ne s’agit que du seuil de déclenchement des heures supplémentaires», signale Bertrand Martinot, spécialiste des questions d’emploi et expert associé à l’Institut Montaigne, un think tank d’orientation libérale. Car «la durée effective de travail des salariés français atteint quasiment 39 heures par semaine en moyenne», complète Eric Heyer. Par ailleurs, «de plus en plus de salariés sont au forfait jour (15% à fin 2021, NDLR). On leur demande donc de travailler un certain nombre de jours dans l’année et non pas un certain nombre d’heures dans la semaine. Parler de 35 heures à toute cette population, ça ne sert à rien», poursuit l’économiste de l’OFCE.

Pour une vraie suppression des 35 heures, «on pourrait parfaitement imaginer un système où le seuil de déclenchement des heures supplémentaires serait librement négocié au niveau de l’entreprise et donc où les 35 heures ne seraient plus la norme par défaut», évoque Bertrand Martinot.

Sans compter le fait que l’augmentation du temps de travail aurait des effets immédiats, et négatifs, sur l’emploi. «Les entreprises ont besoin d’un certain volume horaire de travail et pour compenser cette hausse, elles pourraient réduire le nombre de postes à pourvoir à court terme», anticipe Eric Heyer. Un impact qui serait encore plus négatif dans le contexte actuel de ralentissement de la croissance et de demande en berne. L’expert plaide plutôt pour rendre la question de la durée de travail conjoncturelle, et non structurelle. «On pourrait la réduire pendant les crises via le chômage partiel et l’augmenter quand tout va bien, via le nombre d’heures supplémentaires réalisables par les salariés», imagine Eric Heyer.

Mais dans tous les cas, «le sujet est, comme toujours, mal posé», considère Bertrand Martinot. Selon lui, «la notion de travailler plus ne devrait pas s’apprécier sur une semaine donnée, mais tout au long de la vie». Un point de vue partagé par Eric Heyer : «En France, on entre trop tard sur le marché du travail et on en sort trop tôt.» En clair, il faudrait davantage s’attaquer à l’emploi des jeunes et des seniors plutôt qu’aux 35 heures pour augmenter le temps de travail des Français.