
Se retrouver au cœur de l’hiver, et à 200 kilomètres de la mer la plus proche : les quelque 200 000 visiteurs annuels du Boot, le plus grand des salons consacrés aux sports nautiques, organisé chaque année en janvier à Düsseldorf, en Allemagne, ont l’habitude de cette incongruité. Mais pour l’édition qui vient de s’achever, ces amateurs de voile ou de hors-bord ont dû être surpris.
Car aux côtés des nouveautés des principaux fabricants, tels l’italien Azimut, l’américain Mercury ou le néerlandais Linssen, ils ont pu cette fois-ci découvrir, fièrement exposée sur un stand… une Alpine A110 bleu pétaradant, couleur caractéristique de cette marque de voitures sportives. Sans doute leur a-t-il fallu un temps d’adaptation, avant de comprendre que le coupé n’était pas là par erreur. Mais pour illustrer le partenariat signé entre Bénéteau, un des leaders mondiaux du nautisme, et la filiale de Renault. Une association de long terme, censée déboucher sur des collaborations, en édition limitée, entre les deux marques.
Les ventes de Bénéteau ont chuté
Le groupe vendéen avait bien besoin de ce coup un peu bling-bling pour faire oublier une année 2024 on ne peut plus terne. Car sur le marché ultra-concurrentiel des amoureux de la mer (on compte environ 140 millions d’adeptes des sports nautiques dans le monde), Bénéteau ne fait plus la course en tête. C’est ainsi que pour l’exercice 2024, la direction s’attend à voir le chiffre d’affaires chuter d’un bon tiers, à un milliard d’euros. «Le recul des ventes est particulièrement prononcé sur le marché américain, le premier du secteur», explique Arnaud Despré, analyste financier spécialisé loisir de la société de bourse Portzamparc.
Certes, le groupe de Saint-Gilles-Croix-de-Vie affiche toujours une trésorerie positive, pour un endettement nul. Mais sa marge opérationnelle n’avoisine plus que 4 à 6%, contre plus de 10% d’ordinaire. «Et le résultat opérationnel, qui était de 200 millions en 2023, va probablement être divisé par quatre dans les comptes 2024», complète Arnaud Despré. Et mieux vaut ne pas regarder du côté du cours de Bourse, en baisse de 20% sur un an, à début février.
Le fabricant, toujours aux mains de la famille fondatrice, traverse donc un sérieux grain. «L’industrie nautique est une des industries des loisirs les plus cycliques, rappelle Arnaud Despré. Vous pouvez vendre beaucoup une année, mais ça peut se retourner très vite l’année suivante». Et 2024 n’a pas démenti la prévision : entre l’inflation persistante, la hausse des taux d’intérêt et les incertitudes géopolitiques, difficile pour l’amateur de voile, parcourant un catalogue de voiliers durant l’hiver, de se projeter jusqu’à l’été suivant. Et donc de s’endetter pour commander une embarcation au prix variant en général entre 50 000 et 100 000 euros.

Présenté en janvier, et proposé dès 100 000 euros hors taxe, le First 30 veut renouer avec le succès de cette ligne de voiliers.
Du chômage partiel à cause de stocks record
Ce creux de la vague, Bruno Thivoyon, le nouveau DG arrivé à la mi-2022, semble toutefois l’avoir mal anticipé. «L’entreprise a sans doute surproduit en 2023, laissant ses concessionnaires lui commander trop de bateaux, sans perspectives sûres», estime Olivier Gazeau, délégué CFDT sur le site des Herbiers. Et la tentation d’associer d’excellents chiffres de vente aux 140 bougies du groupe, soufflées l’an passé, n’a sûrement pas incité les dirigeants à la prudence. Résultat : les stocks, à un niveau record, commencent tout juste à redescendre. «Nous avons compté jusqu’à 1 000 unités invendues au sein du réseau mondial», note Rodrigue Agneray, vingt-cinq ans de maison, délégué syndical SUD sur le site de Dompierre. Soit presque le double de la normale.
Ces surstocks, ce sont les salariés qui sont en train de les payer. Car depuis la fin 2023, la direction recourt massivement au chômage partiel pour sa quinzaine de sites de production. «Une manière de préserver les compétences, dans un métier où la main-d’œuvre est hautement qualifiée et nécessite du temps de formation», explique Jérôme Lieury, analyste chez Olier Etudes & Recherches. Personne n’a encore quantifié le phénomène, la direction restant aux abonnés absents sur ce sujet délicat. Mais, selon les syndicats maison, ce régime sec aurait d’ores et déjà concerné les deux tiers des 3 500 salariés français, certains d’entre eux cumulant jusqu’à 145 jours chômés.
Autant dire que cela commence à grimacer. Car même si la direction complète, à hauteur de 84% du salaire brut, le minimum légal de 70%, beaucoup d’employés subissent de sérieuses pertes de revenus cumulées. Sans parler du cas des 3 700 travailleurs des usines étrangères (Etats-Unis, Pologne, Slovaquie, Italie, Portugal...), où cette activité partielle à la française n’existe pas ! «On n’a jamais vécu une période de tensions aussi longue», reconnaissent plusieurs employés sollicités. Quant aux intérimaires – éternelle variable d’ajustement – il n’en restait plus qu’une centaine à la mi-janvier. Soit un nombre divisé par cinq en un an.
Alors que Bénéteau prévoyait de redémarrer la production dès le premier trimestre 2025, des doutes subsistent. «Aux Etats-Unis, les taux d’intérêt restent élevés. Ce crédit cher va donc encore freiner les achats», rappelle l’analyste Jérôme Lieury. Tandis qu’en France, la crainte d’éventuelles hausses d’impôts pour les ménages les plus aisés (les yachts, notamment, pourraient être soumis à l’IFI, l’impôt sur la fortune immobilière) n’est guère plus favorable. «La direction a fait prolonger son autorisation d’activité réduite au maximum du délai autorisé, c’est-à-dire jusqu’à fin juin 2025», précise Rodrigue Agneray.
120 modèles répartis entre huit marques
Et mieux vaudra ne pas aller au-delà, car, à l’issue de cette période, plus aucun coup de pouce salarial ne sera possible, et les chômeurs seront traités comme n’importe qui chez France Travail. Cette nouvelle saignée sur les fiches de paie serait un casus belli pour les syndicats. D’autant que la direction n’a pas arrangé son cas, en annonçant qu’au titre de 2025, il n’y aurait pas d’augmentation, pas plus générale qu’individuelle. «Nous comprenons la situation, mais nous demandions un minimum, juste pour compenser l’inflation. Il y a dix ans, même si la société perdait de l’argent, nous obtenions au moins ça, mais là, zéro !» déplore Olivier Gazeau.
Mais, pour retrouver son rythme de croisière, le groupe devra achever un autre chantier au long cours : la rationalisation de sa gamme. Comme le soulignent certains observateurs, elle reste pléthorique, avec près de 120 modèles, répartis entre huit marques. La démarche passera aussi par une montée en gamme, notamment via la ligne de yachts de luxe de 12 à 24 mètres de long, baptisée «Real Estate on the Water». Cette stratégie permettra au groupe de bénéficier d’un effet prix et de s’adresser à une clientèle moins sensible aux aléas de la conjoncture. La direction de Bénéteau a de quoi s’inspirer : pour son exercice décalé 2023-2024, le concurrent rochelais Fountaine-Pajot a lui enregistré une hausse de ses ventes de près de 27%. Une bonne santé qui a permis à ce spécialiste des catamarans haut de gamme de verser 7,5 millions d’euros de participation aux salariés, et d’octroyer plus de 2% d’augmentation générale. Et ce, sans recourir au moindre coupé sportif !
De longs adieux à l’activité mobil-homes

Seize mois. C’est le temps qu’il a fallu à Bénéteau pour enfin céder Bio Habitat, sa filiale spécialisée dans les mobil-homes. Le constructeur nautique avait en effet annoncé dès mi-2023 sa volonté de se séparer de cette activité annexe, exploitée sous les marques O’Hara, IRM et Coco Sweet, afin de se recentrer sur son coeur de métier. Il avait même trouvé un acheteur, le groupe familial Trigano, à l’origine spécialisé dans les camping-cars. Et particulièrement intéressé, puisque cette acquisition devait lui apporter 320 millions d’euros de chiffre d’affaires. De son côté, Bénéteau trouvait là l’occasion de récupérer de l’argent frais. Las ! Les autorités de la concurrence n’ont donné leur feu vert (sans conditions) que… fin 2024. Autant de retard pris dans le redressement du groupe.
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