La guerre commerciale est moins intense. Elle a été éclipsée par la guerre avec l’Iran, qui a plombé le CAC 40. Mais elle est toujours présente. «Le taux effectif de droit de douane moyen sur les importations américaines, c’est-à-dire le ratio des recettes douanières sur les importations américaines totales, est déjà passé de 2% à 12%, avant de redescendre à 8% en mars - niveau qui est encore en vigueur. Les nouveaux droits de douane décidés par l’administration américaine en substitution des droits de douane réciproques jugés illégaux sont actuellement collectés à hauteur de 10%, avec des exemptions importantes sur les biens liés à l’écosystème IA», indique Alexandre Schont, chief revenue officer chez Ibanfirst.

Ce nouveau régime tarifaire est plus avantageux que le précédent pour tous les partenaires commerciaux des États-Unis. Mais «il n’est pas, pour autant, indolore. Surtout, les droits de douane ne représentent que la partie émergée de l’iceberg. Les entreprises européennes qui souhaitent commercer avec les États-Unis doivent également composer avec des normes techniques, réglementaires et administratives parfois si contraignantes que certains marchés publics leur deviennent pratiquement inaccessibles», fait valoir l’expert.

Change : la volatilité des devises, un danger majeur, aux effets potentiellement dévastateurs sur les marges des entreprises

Ce n’est guère mieux en Chine. Dans le cadre de ses différends commerciaux avec l’Union européenne, Pékin a ouvert l’an dernier une enquête antidumping visant les brandys européens - en particulier le cognac français - aboutissant à des droits de douane pouvant atteindre 35%. «Une décision lourde de conséquences pour des groupes comme Rémy Cointreau ou Pernod Ricard. Depuis la première présidence Trump, les entreprises françaises (dont celles du CAC 40, NDLR) ont appris à jongler avec les regains de protectionnisme et les envolées de droits de douane», indique Alexandre Schont.

Mais beaucoup négligent un danger tout aussi important, aux effets potentiellement dévastateurs sur leurs marges : la volatilité des devises. «Aujourd’hui, celle-ci reste relativement contenue grâce à la bonne tenue des marchés actions. Depuis plusieurs années, on observe d’ailleurs une corrélation inhabituelle entre les marchés boursiers et les devises. Lorsque les actions progressent, l’appétit pour le risque favorise les monnaies dites à bêta élevé, notamment les devises liées aux matières premières qui surperforment dans ces phases d’optimisme», note l’expert.

Une accalmie en trompe l’oeil, pour les entreprises

Il serait toutefois dangereux de croire cette accalmie durable. «Ces dernières années ont été marquées par plusieurs épisodes de brusques tensions sur les changes, presque toujours déclenchés par des chocs géopolitiques. Dans un contexte où les entreprises évoluent sur des marchés mondialisés alors même que la croissance ralentit, un risque de change mal maîtrisé peut rapidement rogner les marges, désorganiser les chaînes d’approvisionnement et fragiliser la compétitivité», avertit Alexandre Schont, pour qui les PME françaises, souvent confrontées à des trésoreries tendues, sont particulièrement exposées.

Qu’est-ce qui pourrait favoriser un regain de volatilité sur les actions en Bourse ?

Trois facteurs principaux pourraient provoquer un regain de volatilité en Bourse dans les semaines et mois à venir, selon Alexandre Schont. Le premier tient à la divergence croissante des politiques monétaires. Depuis la crise inflationniste post-Covid, la coordination implicite des banques centrales avait contribué à stabiliser les devises. «À l’exception de la Banque du Japon, toutes avaient engagé un cycle de baisse des taux, réduisant progressivement les écarts de rendement entre monnaies. Avec eux s’étaient également affaiblies les stratégies de carry trade consistant à emprunter dans une devise à faible taux d’intérêt pour investir dans des actifs plus rémunérateurs ailleurs. Cette phase semble désormais toucher à sa fin», met en garde Alexandre Schont.

L’Australie et la Norvège ont récemment relevé leurs taux afin de contenir les effets inflationnistes liés au conflit iranien. La Banque Centrale Européenne (BCE) pourrait suivre le même chemin le mois prochain. «Certains économistes redoutent une erreur comparable à celle commise par Jean-Claude Trichet en 2011, lorsque la BCE avait resserré sa politique monétaire en pleine dégradation conjoncturelle. D’autres estiment au contraire qu’une réaction préventive permettrait d’éviter une nouvelle flambée inflationniste comme après l’invasion de l’Ukraine en 2022. À l’inverse, la Réserve fédérale américaine (Fed) devrait maintenir ses taux inchangés cette année, tout comme plusieurs banques centrales d’Europe de l’Est. Le retour de différentiels de taux plus marqués pourrait ainsi raviver les mouvements spéculatifs sur les devises et accroître fortement leur volatilité», fait valoir l'expert.

Le retour des tensions commerciales est un deuxième risque à ne pas sous-estimer. À l’approche des élections américaines de mi-mandat prévues en novembre, dans un contexte politique défavorable aux Républicains, Donald Trump «pourrait être tenté de relancer une stratégie protectionniste afin de remobiliser son électorat. Comme lors de son premier mandat, l’Europe figurera probablement parmi les principales cibles de cette offensive commerciale», juge Alexandre Schont.

Enfin un troisième risque, plus discret et probablement plus préoccupant encore, se profile : celui du débouclement massif des positions de carry trade financées en yen. Pendant des décennies, les investisseurs internationaux, notamment les fonds spéculatifs, ont profité des taux ultra-bas japonais pour emprunter en yen et investir dans des actifs plus rentables à travers le monde : actions technologiques américaines, obligations d’entreprises, dette privée ou encore immobilier. «Tant que les taux japonais restaient proches de zéro et que le yen demeurait faible, cette stratégie était extrêmement lucrative. Or ce paradigme est en train de changer. Depuis 2024, la Banque du Japon a engagé un processus de normalisation monétaire inédit après des décennies de politique ultra-accommodante afin de combattre la déflation. Les taux directeurs remontent progressivement, tandis que Tokyo intervient plus activement sur le marché des changes afin de soutenir un yen longtemps affaibli», indique Alexandre Schont.

Le problème est que ce changement menace l’équilibre financier mondial construit autour de l’argent japonais bon marché. Si le yen se renforce et que les coûts de financement augmentent, de nombreux investisseurs pourraient être contraints de liquider rapidement leurs positions à l’étranger pour rembourser leurs emprunts en devise japonaise. «Un tel mouvement provoquerait des ventes massives sur plusieurs classes d’actifs, mais aussi des ajustements brutaux sur les marchés des changes. Le précédent de l’été 2024 a montré à quel point ces mouvements peuvent être rapides. En quelques séances, le yen s’était apprécié brutalement face au dollar, provoquant une onde de choc sur les marchés actions mondiaux. Si un épisode similaire devait se reproduire dans un contexte géopolitique déjà tendu et de fragmentation commerciale croissante, les entreprises européennes pourraient se retrouver prises en étau entre droits de douane, ralentissement économique et instabilité monétaire», s’inquiète l’expert. D’où l’importance de mettre en place une stratégie de couverture de change adaptée pour limiter au maximum les mauvaises surprises, conclut-il.

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