Alors que Donald Trump agite la menace de nouvelles taxes douanières pour favoriser les vins américains après avoir déjà surtaxé les produits européens à hauteur de 20%, une exception juridique vieille de plus d’un siècle permet encore aux producteurs californiens d’étiqueter leurs vins effervescents «champagne». Une pratique qui irrite la filière française, rapporte BFMTV.

En France, l’idée d’un «champagne américain» paraît saugrenue. Pourtant, aux États-Unis, des bouteilles portant la mention «California Champagne» sont bel et bien commercialisées… en toute légalité. Comme le rappellent nos confrères, le terme «champagne» y possède un statut de dénomination semi-générique, au même titre que «chablis», «burgundy» ou «madeira». Résultat : certains producteurs peuvent encore utiliser ce nom, à condition de l’avoir fait avant 2006 et de ne pas modifier leur étiquetage.

Une guerre commerciale sur fond de protectionnisme trumpiste

Cette dérogation découle d’un accord signé en 2006 entre l’Union européenne et les États-Unis, interdisant l’usage de ces appellations pour les nouveaux producteurs, tout en accordant une clause de «grand-père» aux anciens. En clair, un vigneron américain ne peut plus lancer de «nouveau champagne», mais ceux qui le faisaient déjà peuvent continuer. Cette tolérance s’appuie sur l’article 24 de l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) de l’Organisation mondiale du commerce, selon lequel un État n’est pas tenu de protéger une appellation devenue «générique» sur son propre territoire.

Le sujet a pris une tournure politique avec la récente décision de Donald Trump d’imposer 20 % de droits de douane sur les importations européennes, vins et spiritueux compris. En mars, le président américain assurait que ces mesures seraient «très bénéfiques pour les entreprises du vin et du champagne aux États-Unis». Une déclaration perçue comme une attaque frontale contre l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC) française, protégée dans plus de 130 pays… mais pas aux Etats-Unis.

Un produit différent, qui exploite l’image du vrai champagne

Juridiquement, la France ne peut empêcher la vente de «California Champagne» sur le sol américain. Mais l’Hexagone conserve un atout de taille : près de 27 millions de bouteilles de champagne ont été exportées vers les États-Unis en 2024. Un volume qui pourrait cependant chuter si les tensions commerciales se durcissent.

Le paradoxe saute aux yeux : les vins californiens étiquetés «champagne» n’ont que peu de liens avec leurs équivalents français. Ils sont souvent élaborés selon la méthode Charmat (en cuve close), bien moins coûteuse que la méthode champenoise traditionnelle. Vendues entre 10 et 20 dollars, ces bouteilles ciblent un marché plus accessible, davantage comparable au prosecco italien qu’aux cuvées de Reims ou d’Épernay.

Un symbole diplomatique bien au-delà du vin

Pourtant, l’usage du mot «champagne» permet à ces vins d’exploiter une image prestigieuse. «Ce ne sont pas vraiment des concurrents directs», relativise Olivier Gergaud, professeur à Kedge Business School. Aux États-Unis, le terme est souvent perçu de manière plus technique que géographique. Ce flou sémantique reste un obstacle majeur aux accords de libre-échange comme le Tafta, avorté en partie à cause des divergences sur les indications géographiques.

Depuis les années 1990, des campagnes aux États-Unis ont tenté de rappeller que «le champagne ne vient que de Champagne», avec un succès relatif. Mais l’idée d’un «champagne patriotique» soutenu par Trump pourrait brouiller ce message. Heureusement, les producteurs californiens ne disposent ni des volumes ni de la reconnaissance pour remplacer les champagnes français. Reste que dans la guerre de l’image, l’avantage n’est jamais acquis — et le storytelling est devenu une arme aussi redoutable que les bulles.

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