
Tous les lundis, Dominique Schelcher prend le premier train depuis l’Alsace. Direction la région parisienne, au siège de Rungis, pour assister au comité de direction. Dès le jeudi soir, il est de retour dans le Haut-Rhin, à Fessenheim. Les vendredis et samedis, sans faute, le PDG de Coopérative U y arpente les rayons de son Super U, «au contact des collaborateurs, des clients, au plus près du commerce». Une «double vie», comme il le dit lui-même, qui le place dans cette «posture d'apprentissage permanent» dans laquelle il voit la première raison du succès de l'enseigne.
Il paraît loin, le temps ou Dominique Schelcher reprenait, en 2004, le magasin de ses parents – à l’origine, en 1969, une épicerie coopérative de 20 m2. En janvier 2026, Coopérative U a franchi un record historique : pour la première fois, le distributeur a atteint une part de marché de 13 %, avec un chiffre d'affaires de 28,35 milliards d’euros hors carburant en 2025, proche de l’objectif affiché de 30 milliards d’euros par le groupe. Coopérative U se situe sur la quatrième place du podium, derrière E.Leclerc, en tête avec près d'un quart du marché, Carrefour, autour de 20%, et Intermarché, autour de 18%.
Au tout départ, il y a 132 ans, naissait la première coopérative, au nom qui fleure bon la mie chaude et les petits matins, Le Pain Quotidien, fondée dans la banlieue nantaise, au moment de l'essor des grands magasins. Les petits épiciers de village, effarés par la concurrence qui commence alors à casser les prix, se décident à faire front en mutualisant les achats, tout en conservant leurs magasins respectifs. Indépendance et coopération, tels sont les piliers de Coopérative U, et ils n’ont pas bougé depuis 1894.
Un retour aux sources ?
Le groupe, lui, s’est rebaptisé plusieurs fois : Le Pain Quotidien, Unico (1924-1975) puis Super U (1975-1982) et, enfin, Système U. En 2024, à l’occasion de son 130e anniversaire, il opère un nouveau changement de nom : Système U, créée en 1982, est abandonné pour devenir Coopérative U, dans une volonté de retour aux fondamentaux mais aussi de clarification entre les quatre formats, du plus petit au plus grand : les épiceries Utile (en moyenne 300 m²), les magasins de proximité U Express, (environ 900 m²), les supermarchés Super U (2 700 m²) et les hypermarchés Hyper U (en moyenne 5 800 m²), pour un total de 1904 points de vente.
«Ce choix stratégique répondait à un double besoin, explique Zaina Bereksi, directrice de la marque et de la communication de Coopérative U. D'abord, homogénéiser nos noms : la multiplicité de “U” pouvait freiner la notoriété de l'enseigne. Ensuite, “Système U”, assez “dur” et marqué “années 1980”, n'incarnait pas pleinement nos valeurs. “Coopérative U” a été une évidence. Le nom invite à l'action commune, avec des bénéfices concrets sur la qualité, et il correspond aux attentes actuelles des Français : plus d'authenticité, plus d'ancrage territorial...»
«Nous sommes vraiment l'enseigne des territoires»
Car c’est bien en régions, dans cette France dite «périphérique», que la coopérative fait la différence. «Nous sommes vraiment l'enseigne des territoires», résume Dominique Schelcher. Certes, le réseau de magasins ne couvre que la moitié de l’Hexagone, avec une forte présence historique dans l’Ouest – avec la Vendée comme première région «U» – et en Alsace. Mais le groupement étend son maillage national, avec la signature, il y a deux ans, d’un accord d’adhésion au groupe familial Schiever, dont 54 magasins (sur 94 supermarchés et 200 magasins de proximité) ont déjà rejoint la coopérative courant 2025.
Surtout, 50% des magasins de Coopérative U sont situés dans des communes de moins de 5 000 habitants. Là où, plus qu'ailleurs encore, la proximité prend corps. «Un modèle comme celui de Leclerc est à peu près uniforme – plutôt des hypers – mais moins adapté à la réalité de chaque village ou quartier, estime David Leclabart, président d'AustralieGAD, l’agence de la coopérative. La force de l'associé U, c'est d'être un commerçant qui connaît parfaitement son environnement. Lorsque nous rencontrons des patrons de magasins, beaucoup nous racontent qu’ils ont été à l’école avec leurs clients, leur fournisseurs, qu'ils se connaissent parfois depuis l’enfance...»
Une politique de prix bas
A l’ère des «scannettes» et des caisses automatiques tous azimuts, U défend mordicus les métiers du «frais» traditionnel : boucherie, fromagerie, poissonnerie, avec des commerçants jamais avares de recettes pour cuisiner un gigot de sept heures ou accompagner le cabillaud… «C'est une activité extrêmement fidélisante, de conseil, d’échanges… décrit Zaina Bereksi. Les magasins remplissent un réel rôle sociétal dans les endroits où ils sont implantés – ce sont parfois de vrais lieux de vie, notamment pour des personnes âgées.»
Tout un symbole : le cercle emblématique du logo U évoque les valeurs réconciliatrices de la Coopérative. Son slogan publicitaire, «Des valeurs fortes et des prix bas», inauguré en 2022, compte quant à lui lever un malentendu : en toute discrétion, loin des massives campagnes de ses concurrents, les enseignes allemandes de hard-discount Aldi et Lidl, le distributeur pratique depuis longtemps une politique de prix bas. Selon l’indice Distri Prix, en termes de «pricing», les magasins Hyper U se situent même juste derrière E.Leclerc, et les Super U sont les supermarchés les moins chers de France.
Une info trop bien gardée. Et pour cause. Le distributeur n’investit pas autant en communication que les autres acteurs clés du secteur : 240,5 millions d’euros brut en 2025 contre 694 millions pour E.Leclerc, 540 millions pour Lidl, 532 pour Intermarché (Kantar)… «Il fallait réparer une injustice, parce qu'il existait un décalage entre les prix réels et la perception : les magasins sont beaux, bien tenus, les associés mettent beaucoup d'argent dans leur accueil. Tout cela peut donner l'impression d'une enseigne chère, souligne Zaina Bereksi. Les clients ont réalisé, pendant la crise inflationniste, que nous pratiquions de bons prix.»

«Agir pour une consommation à prix bas et responsable»
Au sein de Coopérative U, on l’aura compris, on n’est pas du genre à fanfaronner. En 2012, l’enseigne faisait pourtant figure de pionnière en bannissant 112 substances controversées de plus de 5 000 produits alimentaires issus de ses différentes marques de distributeur qui, regroupées sous le label Produits U, représentent aujourd’hui un tiers du chiffre d'affaires.
La coopérative a également innové en mettant en place des contrats tripartites avec les agriculteurs pour travailler en filière sur le long terme. «Leclerc cultive un propos historique : “Je suis le moins cher.” Intermarché a construit depuis 2015 une plateforme sur l'amour, ou comment donner envie de bien manger. Nous avons choisi notre propre registre, qui n'est ni celui des grandes histoires à émotions ni celui du combat pour le prix bas», souligne David Leclabart.
En 2024, la coopérative s’est dotée d’une nouvelle mission de marque : «Agir pour une consommation à prix bas et responsable». Aujourd’hui, en termes de cote d'amour, d’implication locale, d'expérience client et de qualité des collaborateurs, U se situe systématiquement dans le top 3 des classements, selon l’étude de référence de la profession (Prométhée de Kantar). Et les enseignes U, non contentes d'avoir gagné 800 000 nouveaux clients en 2025, espèrent continuer à recruter. «Le supermarché du XXIe siècle, c’est le bistrot du XXe, résume Dominique Schelcher. C’est chez nous, le samedi matin, que les gens se croisent, viennent boire un café, discuter avec l’hôtesse de caisse, papoter…» Difficile de faire plus coopératif.
Nolwenn Jacques
Dominique Schelcher, président de Coopérative U

Vous êtes le quatrième distributeur français. Comment le modèle coopératif reste-t-il compétitif ?
La clé, c'est l’adaptation permanente. Depuis 2018, nous avons mis en place une seule logistique (U logistique) et une seule informatique (UTech). Proposer des prix bas, ce n'est pas seulement acheter moins cher auprès des industriels, c'est aussi ne pas coûter cher en interne. En 2024, nous avons défini notre nouveau projet stratégique : Cap 15 – atteindre 15% de parts de marché en 2030 (contre 13% aujourd’hui).
Comment prend-on des décisions stratégiques quand 1 200 patrons ont chacun leur voix ?
C'est très démocratique. Chaque année, en juin, des assemblées générales dans nos quatre régions votent pour leurs représentants. Les décisions courantes sont gérées par les élus mais les grandes décisions sont abordées collectivement. Par exemple, il y a trois ans, quand Casino a été mis en vente, c'était tentant de se positionner. Nous avons décidé ensemble de ne pas aller sur ce dossier parce qu'il ne nous ressemblait pas.
En quoi l'IA pourrait-elle bouleverser votre pratique du commerce ?
L'IA est une vraie révolution dans notre métier mais dans les coulisses, pas encore pour le client. On met beaucoup d'intelligence artificielle dans l'amélioration des commandes ou dans le traitement des factures. Sur le ChatGPT appliqué aux courses – lancé par Walmart et, en France, par Carrefour –, on sera suiveurs et pas leaders.
Avec Michel-Edouard Leclerc, vous êtes l'un des patrons de la grande distribution les plus présents dans le débat public. Vous êtes proches ?
Nous nous entendons bien. Nous avons fait connaissance pendant la crise Covid. Nous nous appelons régulièrement pour échanger sur le métier, la politique.
Vous pensez toujours que, comme le veut le titre de votre livre, «Le bonheur est dans le près»?
Plus que jamais – et aussi dans l'action, c'est le titre de mon deuxième livre. Dans ce monde chaotique, le mot d'ordre que j'ai donné à mes patrons, c'est l’optimisme de combat. Oui, l'environnement est difficile, on n'a pas beaucoup de visibilité, mais nous continuons à investir. Ce métier a toujours été résilient, il n’y a pas de raison qu'il ne le reste pas.
Location U, concurrent de Hertz et Avis

On les appelle les GEP – Groupes d'échange et de partage. Le premier jeudi de chaque mois, des patrons de magasins U se réunissent afin de faire descendre l'information du national vers le local et remonter les irritants, les succès, les victoires ou les petits échecs du quotidien en magasin. Mais aussi les bonnes idées... Comme celle d’un associé de l'Est de la France, qui s'est posé en 2004 cette question toute bête : pourquoi ne pas louer des voitures et des utilitaires aux clients ? Dans les zones rurales ou les petites villes, les grands loueurs comme Hertz et Avis, plutôt situés dans les villes et les aéroports, sont peu présents. Alors où trouver une petite camionnette dix places pour transporter l'équipe sportive du village ? Petit à petit, il convainc trois collègues, cinq magasins prennent le relais… et le principe est repris nationalement. Aujourd'hui, 800 magasins proposent le service Location U.
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