
Si les conséquences n’en étaient pas aussi graves, on pourrait presque s’y habituer : le secteur du logement va mal et les derniers indicateurs publiées, par la Fédération française du bâtiment, par les notaires en particulier, n’ont fait qu’actualiser les raisons d’inquiétude. La descente aux enfers continue pour la production. La rénovation énergétique est loin de pouvoir constituer un relais de croissance pour les entreprises en bâtiment. Quant aux transactions dans l’existant, elles ont repris un peu de vigueur et les discours de quelques leaders affichant d’insolentes performances ne changent rien à la réalité dans sa globalité, bien plus sombre. C’est dans ce contexte que le futur gouvernement va prendre ses fonctions, et sans doute le prochain ministre du logement - on n’imagine pas François Bayrou oublier ce portefeuille dans l’organigramme de l’équipe gouvernementale. Les attentes sont fortes, pas considérables au bout du compte : la filière se satisferait que le budget tel qu’il était au moment de l’interruption des travaux parlementaires du fait de la chute de Michel Barnier soit repris et voté. Il recueillait quasiment l’unanimité des suffrages.
Il reste qu’il n’aura pas assez de souffle pour relancer un feu au bord de l’extinction, et que les moyens, de budget en budget, manqueront toujours plus, parce que le logement ne pourra pas ne pas contribuer lui aussi à la résorption du déficit. Ce pays va-t-il geindre sans cesse? Les acteurs du logement vont-ils se livrer inlassablement à un lobbying déceptif, se résolvant à voir leurs marges de manœuvre politiques financières se réduire d’exercice en exercice? Deux voies seulement existent, l’audace budgétaire pour que l’activité liée au logement accroisse les rentrées fiscales et innover. Avant trois ans et un éventuel renouveau politique issu des urnes de l’élection présidentielle et des élections législatives, quel Premier ministre, menacé de censure chaque heure, se risquera-t-il à l’audace? Ce
pays est condamné pour trois ans aux petits pas. On peut juste espérer que la sobriété budgétaire nous vaille un regard plus favorable des marchés et que les taux d’intérêt s’en trouvent contenus voire baissiers.
Notre pays, à force de se vouloir exemplaire, a enchéri les coûts de production
L’autre voie est celle de l’innovation, et sur ce chemin l’État et les acteurs doivent progresser de concert. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut. L’État d’abord mérite bien des critiques. Il promet la simplification, et agit à rebours. Une récente illustration nous a été donnée par l’actualité, avec le cyclone qui a détruit une grande partie du territoire de Mayotte. Au lendemain de la catastrophe, le Conseil national de l’habitat a dû se prononcer sur des projets de textes règlementaires relatifs aux exigences de décence et de confort à Mayotte. Les textes proposés par les ministres du logement et de l’outre-mer prenaient en compte la situation sanitaire et sociale très dégradée de l’île et proposaient des aménagements pour cinq ans, comme la possibilité que les logements ne disposent pas de lieux d’aisance séparés et d’autres exceptions au règles qui prévalent en métropole. Le CNH a
voté largement ces textes, écrits avant le cyclone mais alors que les conditions d’habitat étaient déjà
exceptionnellement dures, parce qu’ils étaient réalistes.
Le Premier ministre est allé plus loin que le simple assouplissement des règles de construction et de décence et a annoncé un appel à projet pour construire des habitations bon marché. Notre pays, à force de se vouloir exemplaire, a créé des exigences qui ont enchéri les coûts de production à un niveau devenu pénalisant, et excluant les plus fragiles. Plus de pragmatisme est désormais vital. Il faut analyser les simplifications mises en œuvre à Saint-Denis et alentour pour que le village olympique sorte de terre en trois fois moins de temps que n’importe quel ouvrage n’importe où ailleurs, et mesurer si elles ne sont pas transposables sur les milliers de chantiers partout dans le pays. D’autant que les budgets y ont été tenus! En outre, le caractère éphémère de la destination des constructions a conduit à prévoir leur adaptabilité fonctionnelle, notamment la réversibilité des bureaux et logements.
La France a l’un des secteurs de l’habitat les plus créatifs de la planète
Et puis, il y a l’innovation venue de la société civile. On ne la dicerne pas assez et il y a fort à parier que la classe politique voudra de plus en plus qu’elle s’exerce et que l’univers professionnels apporte son lot de solutions aux problèmes du logement, plus encore qu’ils ne le font aujourd’hui. On peut légitimement penser à celui de la cherté, qu’une évolution des process de construction, y compris grâce à la maquette numérique, ou encore le recours à d’autres matériaux, mais aussi un traitement foncier différent résoudrait en partie. La France a l’un des secteurs de l’habitat les plus créatifs de la planète, sans que cela se ressente vraiment au bout de la chaîne. L’innovation, c’est également la capacité à densifier de façon douce et belle, et là encore le retard que nous avons pris est coupable, tant dans le logement public et les HLM que dans les copropriétés privées, tant dans la production neuve que la
surélévation du bâti existant. Il n’est pas normal non plus que les politiques aient pu disqualifier la maison individuelle comme si son concept n’avait pas évolué : la maison mitoyenne ou à étage, sobre en emprise foncière, remplace le pavillon tel qu’on l’a connu. Sans doute les organisations professionnelles et les entreprises leaders doivent-elles décupler d’efforts pour tirer vers l’innovation toute la filière, qui sans cela ne survivra pas. Régulièrement, ces acteurs mettent en avant à la faveur de trophées des réalisations exemplaires, prouvant le savoir-faire de nos promoteurs, de nos constructeurs et de nos rénovateurs. Il est temps que la vague porte plus loin l’essentiel des acteurs et qu’ils gagnent ainsi en indépendance par rapport aux aides publiques.
Le monde associatif n’est d’ailleurs pas en reste au moment d’innover et il inspire puissamment la modernisation du logement. Les coopératives HLM ont ainsi inventé depuis leur création, outre un mode d’habitat partagé, bien d’autres modalités, telles que la sécurisation de l’accession à la propriété avec des clauses de réversibilité vers la location et de retour à meilleure fortune, pour éviter les échecs dans les parcours. Elles ne sont pas les seules à avoir mis au point une ingénierie sociale efficace, au point qu’un inventaire des audaces mériterait d’être dressé. Innover relève aujourd’hui de la responsabilité collective de la filière et de l’urgence. D’ailleurs, le rôle des prochains ministres du logement a toutes les chances de muter… Leur pouvoir budgétaire déclinant, ils vont devoir se changer en facilitateurs juridiques et en catalyseurs d’innovation.



















