
Les Français sont de grands épargnants… mais des investisseurs encore très prudents. En cause ? Des réflexes psychologiques qui influencent leurs décisions financières sans qu’ils s’en rendent compte. Aversion au risque, suivisme, biais de familiarité… Ces «biais comportementaux» ou cognitifs freinent le passage à l’acte ou peuvent leur faire rater des opportunités. Pour mieux les comprendre, BlackRock a mené une étude avec l’institut OpinionWay («Les biais comportementaux liés aux investissements»), publiée ce mercredi 15 octobre. Estelle Castres, directrice générale de BlackRock pour la France, la Belgique et le Luxembourg, en décrypte les enseignements pour Capital.
Capital : Quels sont les biais cognitifs qui impactent le plus les investisseurs ?
Estelle Castres : L’objectif de ce sondage était de comprendre pourquoi certains Français hésitent encore à franchir le pas de l’investissement financier, alors même que ce type de placement peut faire fructifier leur épargne. Cette démarche d’éducation financière nous a amenés à nous intéresser à ces réflexes et perceptions qui influencent nos décisions d’investissement de manière irrationnelle. Nous aimons croire que l’investissement repose sur la raison, sur une suite logique de chiffres et d’analyses. Pourtant, nos émotions et nos habitudes orientent beaucoup plus nos décisions qu’on ne le pense.
Huit Français sur dix sont sensibles à au moins un des cinq *¨biais que nous avons étudiés dans le sondage.. Le premier est l'aversion au risque. A la question : « Quel serait votre premier réflexe si vous deviez investir en Bourse? », 44% répondent : « Je préfère éviter tout risque de perte même si cela implique de renoncer à une meilleure plus-value.»
Le deuxième biais très répandu est le biais de familiarité. Plutôt que de choisir un placement selon ses perspectives de rendement, 56% des Français préfèrent investir dans des domaines qu’ils connaissent ou au niveau local. Enfin, le biais de suivisme joue aussi un rôle important : près d’un Français sur deux dit s’inspirer de son entourage (parents, amis, conjoint) pour investir. Or, copier les choix d’un proche peut mener à des décisions inadaptées par rapport à ses propres objectifs d’investissement, si on n’a pas le même âge, par exemple, ou un horizon d'investissement différent.
Est-ce que certaines catégories d’âge ou de sexe sont plus touchées que d’autres ?
Oui, les écarts sont très marqués. Les femmes sont en moyenne plus sujettes à l’aversion au risque que les hommes lorsqu’elles sont placées en situation : 59% contre 50%. Elles consultent aussi davantage leur entourage avant d’investir. Il est donc essentiel d’encourager leur autonomie financière, notamment via l’éducation.
A l’inverse, les jeunes de 18 à 24 ans sont plus à l’aise avec l’idée de prendre des risques : 57% d’entre eux montrent une appétence pour le risque, contre seulement 44% en moyenne. Ils comprennent l’intérêt d’investir tôt, sur le long terme. C’est une très bonne nouvelle, car cela leur permettra de construire leur avenir financier plus sereinement. On le voit aussi dans leur connaissance des instruments financiers comme les ETF : 39% des 25-34 peuvent dire de quoi il s'agit, contre 8% des 50-64 ans.
Les Français sont-ils tout de même protégés de certains biais ?
Oui, un des signaux positifs du sondage, c’est la relative résistance au biais de récence. Près de 80% des personnes interrogées disent avoir confiance dans les performances des marchés à long terme. C’est un point fondamental : sur une durée longue, les marchés d’actions ont historiquement tendance à progresser, malgré les crises passagères. Cela montre qu’une bonne partie de la population comprend qu’investir sur la durée est souvent plus rentable que de laisser dormir son argent sur des placements très conservateurs, comme des livrets.
Comment réduire l’influence de ces biais ?
D’abord, en recentrant la discussion autour des objectifs de vie : pourquoi souhaitez-vous épargner ? Est-ce pour acheter un bien immobilier, financer les études de vos enfants ou préparer votre retraite ? Une fois ces objectifs définis, on peut ajuster le niveau de risque en fonction de l’horizon de temps. Plus il est long, plus il est pertinent d’introduire des placements dynamiques comme les actions.
Ensuite, il faut insister sur la pédagogie. Les acteurs financiers ont un rôle à jouer en aidant à démocratiser les grands principes de l’investissement, comme la diversification, les versements réguliers, la possibilité d’investir de manière graduelle de petites sommes.
Il faut rappeler que commencer à investir peut se faire dès 5 ou 10 euros, avec des produits diversifiés. Des ETF comme ceux indexés au MSCI World permettent de s’exposer à plus de 1 400 entreprises dans le monde pour une mise très modeste. Et avec des versements programmés réguliers, même petits, on peut se constituer un portefeuille solide, adapté à ses projets, en particulier de long terme.
*Les cinq biais
L’aversion aux risques : 44% des Français préfèrent «éviter tous risques de perte», lorsqu'ils envisagent un investissement en Bourse
Biais de familiarité : 56% des Français optent pour un investissement qui leur est familier plutôt qu’un investissement fondé sur des perspectives de rentabilité.
Biais de suivisme : 46% des Français se limitent à consulter leur cercle proche (amis, collègues, conjoint, parents, enfants) pour prendre leurs décisions d’investissement.
Biais de récence : 80% des Français analysent la dynamique dans la durée et les performances historiques d'un placement
Biais d'ancrage : 55% des Français conserveraient une action si sa valeur venait à chuter, au lieu de s'en séparer ou d'en acheter davantage.




















