Sous leur look cool à la californienne se cachent de vrais forcenés du travail, qui ont adopté le rythme 996 : travailler 6 jours d’affilée, de 9 heures à 21h, soit 72 heures par semaine. Leur objectif : progresser à vitesse grand V. «Pourquoi irais-je boire un verre dans un bar si je peux créer une entreprise ?», confiait au journal San Francisco Standard Emily Yuan, 23 ans, cofondatrice de Corgi, une société d’infrastructure financière spécialisée dans l’IA.

«Ce sont des personnes dont l’identité sociale est avant tout professionnelle, décrypte Adrien Chignard, psychologue du travail et fondateur du cabinet Sens et Cohérence. Pour elles, le travail devient une finalité là où il devrait être un moyen au service d’une vie épanouie. La littérature scientifique est très claire : la seule variable qui rend possible la performance sous pression, c’est la fréquence de récupération et il n’y en a pas dans le rythme 996. A court terme, cela peut générer de la productivité mais à long terme, ça abîme la performance et ce déni de la conscience de ses limites en tant qu’humain est surtout la promesse de problèmes de santé dans le futur.»

Culture du «No pain, no gain»

«Pas d'alcool, pas de drogue, 9-9-6, de la gym, courir loin, se marier tôt, surveiller son sommeil, manger des steaks et des œufs», c'est ainsi que Daksh Gupta, président de la start-up Greptile, résume la culture qui règne parmi les jeunes entrepreneurs à San Francisco. «C’est comme lorsqu’on fait un régime, au départ, on trouve une satisfaction dans le contrôle que l’on peut retrouver sur son quotidien. Mais à long terme, un tel rythme brutalise la santé mentale, physique et sociale», poursuit Adrien Chignard.

«No pain, no gain»… Les témoignages assortis de ce message pullulent notamment sur Linkedin. Comme celui de Marty Kausas, fondateur de la start-up d’IA Pylon, qui indiquait avoir travaillé quatre-vingt-douze heures par semaine pendant trois semaines d’affilée. «On voit aussi émerger en France des posts du type ‘si tu ne sais pas bosser 15 heures par jour, tu n’auras jamais rien’, indique Adrien Chignard. C’est le biais du survivant, qui est catastrophique. Certains vont adopter ce rythme, très très peu vont bien s’en sortir mais vont clamer "quand on veut, on peut". On n’entendra jamais parler de tous ceux qui auront échoué, de ceux qui seront morts.»

En Chine, de nombreux mouvements ont émergé pour lutter contre le rythme 996, le qualifiant d’esclavage moderne, suite à des décès de travailleurs. Aux Etats-Unis, la pratique reste illégale.