Alors que les chiffres publiés par l’Apec (Association pour l’emploi des cadres) révèlent une nette baisse des recrutements de jeunes cadres en 2025, les perspectives d’insertion professionnelle des diplômés du supérieur se compliquent nettement. Pour tenter de comprendre pourquoi les jeunes pourvus d’un bac+5 éprouvent autant de difficulté à trouver un premier emploi à la hauteur de leur qualification, nous avons interrogé Jean-François Giret, professeur des universités en sciences de l’éducation et directeur du Céreq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications). Cet organisme public, placé sous la tutelle du ministère du Travail et du ministère de l’Education nationale, mène depuis plus de 50 ans des recherches sur les relations entre formation, emploi et travail. Pour Capital, Jean-François Giret analyse les tensions actuelles du marché de l’emploi des jeunes cadres.

D’après les chiffres de l’Apec, les recrutements des jeunes cadres sont en net recul en 2025. Comment l’expliquez vous ?

Jean-François Giret : C’est un effet mécanique. Chaque année, environ 750 000 jeunes débarquent sur le marché du travail et sont donc sans emploi. Quand la conjoncture économique se dégrade, comme c’est le cas actuellement, les entreprises gèlent leur recrutement et ne renouvellent pas les CDD. Ce sont ainsi les personnes sans emploi qui en font les frais et les jeunes sont les plus nombreux dans ce cas. Ce n’est donc pas la jeunesse ou le manque d'expérience le principal problème.

Un récente étude menée par le Céreq démontre que la part de jeunes qui ont un niveau bac+5 a doublé en seulement 10 ans. Cela explique-t-il les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés du supérieur à s'insérer sur le marché de l’emploi ?

Précisons pour débuter que le nombre d’emplois cadres a lui aussi nettement augmenté. En revanche, il est évident que l’offre de diplômés du supérieur augmente bien plus rapidement que le nombre d'emplois cadres. Cela provoque un effet de déclassement. C’est-à-dire que de plus en plus de jeunes diplômés commencent par occuper un emploi sous qualifié par rapport à leur niveau d’étude. On estime ainsi que 30% des jeunes diplômés du supérieur sont déclassés. Ce taux baisse d’environ 10 points après 10 ans, ce qui signifie que les jeunes occupent souvent un emploi sous qualifié pendant 5 ou 6 ans, avant de trouver un emploi de cadre. Le marché du travail met plus de temps à absorber les jeunes diplômés.

Le choix des filières des étudiants correspond-t-il aux besoins du marché du travail ?

Sur le long terme, le taux d’emploi des jeunes qui ont un master est très bon puisqu’il s’élève à 91%, cinq ans après leur diplôme. Bien sûr, il y a forcément des différences entre les filières. Je ne vous apprend rien en disant qu’il est bien plus facile de trouver un emploi de cadre bien rémunéré dans le secteur de l'informatique que dans la culture, où les postes sont plus rares et plus précaires. Pour autant, je pense qu’il n’y pas une mauvaise adéquation entre les filières proposées et les besoins du marché du travail. La raison principale étant qu’il existe une sélection à l’entrée des masters, qui régule le nombre d’étudiants par filière.

En France, la majorité des emplois cadres sont concentrés en région parisienne. C’est un problème pour les jeunes diplômés provinciaux ?

Il est plus facile de s'insérer sur le marché du travail en Ile-de-France pour les jeunes cadres, c’est évident. Les conditions salariales sont aussi meilleures. Mais globalement, les jeunes diplômés sont mobiles et n'hésitent pas à terminer leurs études en Ile-de-France, ou à chercher un premier job en région parisienne pour lancer leur carrière. La concentration des postes de cadres en Ile-de-France n’est pas forcément un frein pour l’emploi des jeunes. En revanche, on observe dans nos enquêtes que de plus en plus de jeunes rentrent dans leur région d'origine pour poursuivre leur carrière cinq ou six ans après l’avoir commencée. Même si leur rémunération devient moins intéressante. Ils privilégient leur cadre de vie et leur équilibre vie pro / vie perso.

Les jeunes diplômés ont-ils des exigences de plus en plus élevées pour leur premier emploi ? Une explication à leur faible insertion sur le marché ?

Je ne pense pas, bien au contraire. Objectivement, il est bien plus difficile d’obtenir un bon poste aujourd'hui qu’il y a 10 ou 20 ans, les premiers emplois sont souvent plus précaires. Pour autant, les jeunes diplômés s’adaptent et ont un rapport au travail largement positif. Paradoxalement, nos enquêtes montrent qu'ils se disent davantage satisfaits dans leur travail qu’il y a 20 ans, même si leur déclassement augmente sur la même période. Peut-être parce qu’il sont déjà contents d’avoir un travail, dans un marché tendu.