
Faudra-t-il un jour remercier Donald Trump ? On en convient : par les temps qui courent, la question s’avère très provocante. Rapprochement avec Vladimir Poutine, pression sur l’Ukraine pour accepter un cessez-le-feu avec son agresseur russe, critiques acerbes contre ses alliés ne dépensant pas assez pour assurer leur sécurité… Depuis des mois, le locataire de la Maison-Blanche donne des migraines aux dirigeants européens. Pourtant, à force d’inquiéter avec ses revirements d’alliance et les menaces de retirer la protection militaire sans condition des Etats-Unis au sein de l’OTAN, l’organisation de défense réunissant les pays des deux rives de l’Atlantique-Nord (23 membres sur 32 font partie de l’Union européenne), le dirigeant américain va peut-être réaliser un exploit en déclenchant un réveil historique au sein du Vieux Continent.
Mobilisation générale ! Le 4 mars dernier, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, révélait ainsi un plan de réarmement visant à lever jusqu’à 800 milliards d’euros. Le même jour, la future coalition au pouvoir en Allemagne s’entendait sur un vaste plan de relance pour renforcer les moyens de son armée et moderniser les infrastructures du pays (voir encadré). Ce n’est pas tout. Du Royaume-Uni à la Finlande et au Danemark, en passant par la Belgique, l’Italie ou la Grèce, la plupart des membres de l’Otan ont récemment annoncé des hausses substantielles de leurs dépenses de défense. Quant à la France (où des lois de programmation militaire sont votées sur sept ans), l’Elysée met la pression sur le gouvernement, en estimant qu’un budget autour de 100 milliards d’euros à l’avenir (contre 67,4 milliards prévus d’ici 2030) serait souhaitable.
Un objectif irréaliste de 5% du PIB
De quoi satisfaire Donald Trump ? Au vu des montants exigés par ce dernier (5% du PIB), il reste du chemin à parcourir. En 2014, suite à l’annexion de la Crimée par la Russie et après des années de sous-investissements, les membres de l’Otan s’étaient engagés à faire grimper les budgets militaires à au moins 2% de leur PIB d’ici 2024. Dix ans plus tard, de la Pologne (4,1%) à la Slovaquie (2%), 23 pays sur 31 sont dans les clous, même si le calcul est un peu biaisé quant à l’effort réellement consenti pour s’équiper, les pensions des retraités étant intégrées. De leur côté, les Etats-Unis en sont à 3,4% et la France à 2,1%. Mais même à plein régime, le plan Re-Arm ne suffirait pas à atteindre ces 5% pour l’Union européenne.
Dans le détail, il consiste en effet à autoriser chaque Etat à augmenter ses dépenses jusqu’à 1,5% du PIB pendant quatre ans (soit 650 milliards d’euros au total), sans que celles-ci comptent dans le calcul du taux de déficit public autorisé (3%). Ce à quoi s’ajoute un emprunt de 150 milliards d’euros levés par la Commission européenne et proposés ensuite aux Etats à des taux d’intérêt plus attractifs que sur le marché. Au reste, tous les spécialistes en conviennent : au lieu d’un seuil de 5% hautement improbable, un objectif entre 3% et 3,5% pourrait être fixé lors du prochain sommet de l’Otan en juin prochain à La Haye (Pays-Bas).
A défaut de satisfaire aux surenchères de Washington, ces nouvelles dépenses pourraient présenter un avantage : atténuer un peu les conséquences négatives sur la conjoncture du bras de fer entamé par les Etats-Unis sur les tarifs douaniers. Avant ce coup de massue déclenché début avril, bon nombre d’analystes tablaient sur les vertus d’une relance keynésienne pour gagner quelques points de croissance. «C’est ce qu’on appelle l’effet multiplicateur, explique Julien Malizard, chercheur à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale). Chaque euro investi dans la défense peut rapporter entre 1 et 2 euros de plus pour le PIB.»
Comment ? Un peu à court terme, avec les embauches dans les armées et chez les industriels de l’armement. Même si les volumes restent modestes, cela ne peut pas faire de mal à l’emploi et à la consommation. L’effet sur le long terme est plus intéressant : «La hausse des investissements touche aussi la R&D, dont on sait qu’elle peut se diffuser ensuite dans les activités civiles et entraîner des gains de productivité», souligne Hadrien Camatte, économiste chez Natixis CIB. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois. «L’essor initial de la Silicon Valley en Californie est très lié à des commandes militaires publiques, rappelle Jean Belin, maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Bordeaux. Internet, le GPS ou bien les iPhone doivent beaucoup à des projets initiés par l’armée américaine.»
Plus de facilité pour les pays peu endettés
«Mais l’efficacité de cette politique peut être contrecarrée par différents paramètres», prévient Hadrien Camatte. Le choix pour financer ces dépenses pourra, par exemple, entraîner de la méfiance dans les milieux économiques en cas de hausse d’impôts ou de déficit aggravé, faute de nouvelle entrée d’argent décidée. De même, l’inquiétude de la population grandira si des coupes budgétaires sont actées ailleurs pour compenser. A l’évidence, la réponse différera entre les pays peu endettés, comme l’Allemagne, et les cancres, à l’image de la France. On comprend mieux pourquoi le président de la République plaide pour un emprunt européen commun. Autre piste : obtenir de l’aide d’institutions, telles que la Banque européenne d’investissement (BEI) et le Mécanisme européen de stabilité (MES), un organisme créé en 2012 pour venir en aide aux Etats membres en difficulté.
Autre risque ? Selon les calculs de l’Iris, l’Institut de relations internationales et stratégiques, plus de la moitié (57%) des approvisionnements militaires de l’Union européenne proviennent d’autres régions du monde, dont les trois quarts des Etats-Unis, le reste arrivant de Corée du Sud, d’Israël, mais aussi du Brésil, de Turquie ou encore de proches voisins comme le Royaume-Uni et la Norvège. Cette dépendance, due à une industrie de la défense pas assez fournie, risque de s’aggraver s’il faut se réarmer en urgence. «Les industriels capables de livrer rapidement seront privilégiés, d’où qu’ils viennent», explique Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Iris, évoquant l’exemple de gros contrats passés l’an dernier par la Pologne à des entreprises sud-coréennes pour des canons et des lance-roquettes multiples.
A ce petit jeu, les nations disposant, comme disent les experts, d’une solide BITD (base industrielle et technologique de défense), ont une carte à jouer. A éplucher le top 50 mondial des entreprises d’armement dominé par les Etats-Unis (19 groupes dont les 5 premiers de la planète), un constat s’impose. Avec Thales, Naval Group, Safran, Dassault Aviation mais aussi des consortiums européens (Airbus, KNDS et MBDA) dans lesquels notre pays est présent, la France est bien placée, face à l’Allemagne (1 groupe national), l’Italie (1) ou la Suède (1), sans compter le Royaume-Uni (3). Outre ces grands donneurs d’ordre, sa BITD est forte de 4 500 sous-traitants dont 800 jugés stratégiques. Les avantages ? Contrairement à ses voisins, nos armées achètent très majoritairement auprès de fournisseurs français ou franco-européens.
Autrement dit, toute commande supplémentaire potentielle a de bonnes chances d’être bénéfique pour notre économie. «Cela nécessiterait quand même des décisions politiques rapides car le développement de nouvelles capacités de production demande du temps», prévient Cédric Perrin, président de la commission de la défense au Sénat, qui estime aussi que des industries civiles en quête de nouveaux débouchés, comme l’automobile, bénéficieraient de cet appel d’air. La France pourrait aussi en profiter pour exporter davantage dans l’Union européenne qui constitue encore une zone modeste par rapport à l’Asie et au Moyen-Orient, même si elle progresse depuis peu, selon l’institut Sipri. Il faudrait, pour cela, que la préférence européenne joue à plein. Pas simple tant ces achats, qui relèvent de chaque gouvernement, demeurent sensibles. Sans parler des luttes d’influence que se livrent les industriels de chaque pays, même quand il s’agit d’élaborer des armements en commun, comme l’avion de chasse du futur Scaf ou le char lourd de combat MGCS. Bref, encore un peu de temps avant de remercier Donald Trump…
L’Allemagne aux avant-postes des efforts financiers
Réputée pour son orthodoxie financière, l’Allemagne a fait sensation en adoptant en mars dernier un ambitieux plan d’investissement public au surnom médiatique évocateur de «bazooka» ! Il est destiné d’une part à moderniser son armée. Les dépenses de défense dépassant 1% du PIB seront ainsi exemptées d’une réglementation baptisée «frein à l’endettement», qui limite le déficit structurel du pays à 0,35% du PIB (hors événements conjoncturels particuliers). D’autre part, un fonds de 500 milliards d’euros sur douze ans sera consacré à rénover des infrastructures (routes, ponts, voies ferrées) tristement réputées pour leur mauvais état. De quoi, espèrent désormais les milieux d’affaires, soutenir l’activité de la première économie d’Europe, en difficulté depuis un moment et qui risque de particulièrement pâtir de la guerre commerciale engagée par les Etats-Unis avec la hausse des tarifs douaniers.
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