
«Edgar, c’est un mec cool, il a un véritable capital sympathie vis-à-vis du public. On sent qu’il a marqué les gens. Le problème, c’est qu’il est fasciné par le politique, il rêve d’être des leurs.» Cette confidence d’un proche collaborateur du boss des bosses, médaillé d’or en ski acrobatique aux JO d’Albertville en 1992, propulsé à la tête du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (Cojop) des Alpes françaises 2030 il y a un an, en dit long sur ce qui se trame depuis des mois au sein de l’instance censée planifier, dessiner et financer la prochaine grande fête olympique made in France.
«A la différence de Paris 2024, ce projet n’est pas porté par le mouvement sportif, mais par les politiques, Renaud Muselier (Région Sud) et Laurent Wauquiez (Auvergne-Rhône-Alpes) en tête, qui ont bataillé pour prendre le leadership. C’est pour cela que Martin Fourcade a finalement décidé de ne pas en être. Il a compris que les régions auraient le dernier mot. Ce qui ne déplaît pas à Edgar…», poursuit un observateur avisé du mouvement olympique.
Un cap de dépenses à 3,5 milliards d’euros
En effet, au début de l’aventure, tout le microcosme plaidait pour voir dans le sextuple champion olympique de biathlon un idéal «Tony Estanguet des montagnes», au profil consensuel et légitime. Seulement, Fourcade a vite déchanté face à la mainmise des deux présidents qui ont porté la candidature, alors qu’au sommet de l’Etat, les soubresauts politiques et la valse ministérielle n’ont pas aidé à mettre le projet sur les bons rails. Avec déjà trois ministres des Sports successifs en treize mois (Gil Avérous, Marie Barsacq, Marina Ferrari) pour autant de Premiers ministres, la garantie financière de l’Etat, condition sine qua non pour rassurer le Comité international olympique (CIO) de la viabilité de la candidature, n’a été signée qu’au printemps 2025, juste à temps pour éviter le hors-piste. La France s’engage ainsi à couvrir de potentiels déficits à hauteur de 570 millions d’euros.
«La loi olympique a enfin été adoptée à la quasi-unanimité du Parlement. Nous aurons un contrôle attentif, en espérant qu’il n’y ait pas de dérapage. Le budget doit être tenu», prévient Christophe Proença, député PS du Lot et corapporteur du texte. Ce dernier a déjà obtenu la mise en place d'une commission d’éthique pour suivre le projet et planche sur des auditions à l’Assemblée pour contrôler le Cojop.
Pour tenir sa ligne de Jeux olympiques responsables et économes, la première maquette financière présentée par le Cojop des Alpes françaises 2030 fixe un cap de dépenses à 3,5 milliards d’euros, soit le budget le plus serré jamais connu dans l’ère moderne des Jeux d'hiver. Après les 42 milliards d’euros déboursés par la Russie pour Sotchi 2014 (le record), les 35 milliards de Pékin 2022 et les 5,7 milliards de Milan-Cortina 2026, la prévision du Cojop tricolore se montre très optimiste.

Sur cette enveloppe, les organisateurs prévoient d’engager 2,1 milliards d'euros dans la production (dont 659 millions pour l’organisation des épreuves, 484 millions pour l’administratif et les salaires…), auxquels il faut ajouter 1,4 milliard pour la Solideo (dont 800 millions d’argent public), la Société de livraison des ouvrages olympiques qui doit faire sortir de terre les villages olympiques (Nice, Bozel, Briançon), moderniser les sites existants (bobsleigh à La Plagne, saut à ski à Courchevel…) et financer des projets pérennes comme l’ascenseur valléen de Bozel (861 mètres d’altitude), une télécabine censée désengorger la route saturée menant à Courchevel (9 000 véhicules par jour). Coût estimé : 35 millions d’euros minimum. Seulement, certains projets risquent d’être remis en cause par la politique locale. A Nice, en cas de victoire aux municipales, le candidat UDR Eric Ciotti, opposant du maire sortant Christian Estrosi (Renaissance), a déjà promis de renoncer à la future patinoire (138 millions d’euros) dont la mairie doit régler 20% de la facture.
Edgar Grospiron avait promis à ses équipes 3 sponsors avant Milan Cortina
Côté recettes, le Cojop table sur 2 milliards d’euros grâce à la contribution du CIO (639 millions), un apport de fonds publics (563 millions), la billetterie (275 millions) et les partenaires (591 millions). Or ces derniers ne se bousculent pas au portillon. «Le projet a mis du temps à se mettre en place. Les entreprises temporisent, mais on sent une continuité avec Paris 2024. Ceux qui ont raté le train il y a deux ans veulent en être, car les Jeux restent le meilleur placement immatériel en matière de sponsoring», estime Aurélie Dyèvre, directrice générale de Sporsora, mouvement regroupant les acteurs de l’économie du sport.
Selon nos informations, Edgar Grospiron avait promis à ses équipes d’annoncer trois sponsors majeurs avant les JO de Milan-Cortina. Raté, aucune marque n’a finalement topé avec le Cojop avant le départ pour l’Italie. «Ils risquent de ramer un peu pour boucler le budget sponsoring, car personne n’a lancé le mouvement. Or, plus la période d’activation des droits est courte, plus les négociations seront tendues», prévient un professionnel du secteur. «Il faut dire que ce qui se passe chez les organisateurs en ce moment n’incite pas à s'engager», confie un ex-partenaire de Paris 2024, qui s’est mis en position chasse-neige.
Pour les marques, rejoindre une aventure marquée par une série de démissions dans son état-major n’est pas franchement engageant. Après le départ d'Anne Murac (ex-Paris 2024) en décembre dernier – la directrice des opérations du projet n’avait guère apprécié de découvrir que son boss avait validé dans son dos une carte des sites –, c’est Arthur Richer, le directeur de la communication, qui a quitté le navire début janvier. Il a claqué la porte suite à un désaccord stratégique avec la direction, où Edgar Grospiron a formé une sorte de cabinet alternatif, composé de proches venus de son fief de La Clusaz. Début février, c’était au tour du président du comité des rémunérations, l’ex-patron de Canal+ et du PMU, Bertrand Méheut, de jeter l'éponge, excédé par «une dérive importante» de certains cadres dirigeants qui auraient utilisé des cartes bancaires du Cojop pour couvrir des notes de frais délirantes. Une cacophonie qui a fini par avoir la peau du directeur général, Cyril Linette, victime «de désaccords insurmontables» avec Edgar Grospiron, comme le stipule le communiqué diffusé le 11 février dernier, actant la rupture entre les deux hommes. Exit le DG des Alpes 2030, en plein cœur des JO de Milan-Cortina !
Que vont faire les Régions?
Pour reprendre la main, le Cojop a lancé une mission chargée «de formuler des préconisations opérationnelles en faveur de la stabilité et de l’efficience de l’organisation», confiée à Etienne Thobois. L’ex-directeur général de Paris 2024 rendra ses propositions lors du prochain bureau exécutif du Cojop prévu le 19 mars prochain, qui pourrait acter un successeur à Cyril Linette. De plus en plus acculé, Edgar Grospiron peut compter sur le soutien sans faille de Renaud Muselier, le véritable homme fort du projet olympique. «Il n'est pas du tout menacé car c'est un grand champion ; il est soutenu par le Comité national olympique et par le Comité international olympique», a réaffirmé l’ancien médecin du sport sur l’antenne d’Ici Provence, mi-février.
Ces derniers mois, le président (Renaissance) de la Région Sud a pris de l’épaisseur dans le projet et éclipse même son rival du sud de l’Auvergne, Laurent Wauquiez (LR), plus en retrait depuis qu’il a cédé la présidence de sa région à Fabrice Pannekoucke. Ce Nordiste d’origine, devenu maire de Moûtiers (Savoie), figure de la politique locale, semble ne pas goûter la tournure que prend l'organisation de ces JO. Il vient de faire voter une baisse de 4,5 millions d’euros de son aide financière au Cojop. Dans cette organisation politique bicéphale, le «Nord», qui a déjà reçu les Jeux à trois reprises (Chamonix 1924, Grenoble 1968, Albertville 1992), tire moins la couverture que le «Sud», qui veut profiter de l’effet JO pour améliorer ses infrastructures (train, routes…). Dans ces Jeux d’une nouvelle ère, éclatés sur quatre pôles de compétition (Nice-Côte d'Azur, Briançonnais, Savoie, Haute-Savoie) distants de plus de 500 kilomètres, l’équilibre sportif et politique s’annonce délicat à tenir. Heureusement qu’Edgar Grospiron s’y connaît en godille.
ZOOM : Le tandem du Cojop déjà séparé
Rien ne va plus entre le président du Cojop et son directeur général. En plein cœur des JO de Milan-Cortina, les deux hommes ont fini par acter leur rupture, sous les yeux du CIO et des cadres olympiques tricolores. Une aventure commune qui aura duré moins d’un an. «Cyril n’était pas parmi les quatre finalistes recommandés par le chasseur de têtes. C’est Edgar qui l’a imposé. C’est lui qui a fait le sale boulot pour mettre le Cojop sur les rails, se séparant de certaines personnes, baissant les salaires. Tout ça pour ça… », se souvient un collaborateur de la première heure. Avec ce départ, l’ancien skieur se retrouve seul en piste.
Chaise vide pour la Savoie
Derrière les locomotives que sont les régions, les départements peinent à exister. Début décembre, dans un courrier adressé au Cojop et à la ministre des Sports, auquel Capital a eu accès, le président du conseil départemental de la Savoie, Hervé Gaymard, déplorait de ne pas avoir été consulté pour la carte des sites, alors que son département a financé plus de 11 millions d’euros d’équipements figurant dans le dossier de candidature. En conséquence, il a décidé de suspendre sa participation aux discussions du Cojop «jusqu’à nouvel ordre».

- Accès à tous les articles réservés aux abonnés
- Le magazine en version numérique
- Sans engagement




















