
Un quart des familles sont dites monoparentales. «Solos», écrit Johanna Luyssen, qui alerte sur une réalité devenue massive en moins de trente ans et qui concerne des femmes seules dans huit cas sur dix. C’est un enjeu personnel, sociétal et politique. Et pour les entreprises, l'interminable chantier de la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle.
Pourquoi parlez-vous de «combat invisible» ?
Johanna Luyssen : Je l’ai découvert en étant devenue, par choix, parent solo. A 35 ans, célibataire, j’ai réalisé seule un désir d'enfant, même si la loi française ne le permettait pas à l'époque. Comme le font aujourd’hui de plus en plus de femmes avec l'ouverture de la PMA aux célibataires. Très vite, j’ai affronté des difficultés quotidiennes que je n’avais pas anticipées : logement, conciliation avec la vie professionnelle, accès à des modes de garde, etc. Je me suis rendue compte qu’il y avait un flou artistique autour de ces familles et de leurs conditions de vie.
Pourquoi dans le logement, c'est compliqué ? Pourquoi les modes de garde et les politiques d'accueil, c'est compliqué ? Pourquoi la conciliation avec la vie professionnelle, c'est compliqué ? Cela concerne 25% des familles en France. Des femmes à 82%, en majorité des mères séparées, qui ont la garde principale de l'enfant. Ce chiffre a doublé en trente ans. Or, la société reste faite pour les familles avec papa et maman. Prenons un exemple tout bête. Si vous allez au musée, y compris à Paris, vous aurez un tarif famille avec deux parents et deux enfants. Mais vous n’aurez pas de tarif pour les familles monoparentales. Je suis allée voir des politiques parisiens, notamment la sénatrice socialiste Colombe Brossel, qui a fait un rapport sur le sujet. Tout reste axé sur le père.
L’énorme enjeu, ce sont les séparations…
C’est le gros contingent des mères solos. Et elles sont les premières éligibles aux minima sociaux, les premières à frapper à la porte des banques alimentaires ou des Restos du cœur. Une bombe sociale qui s’est amplifiée depuis 2022 et les crises du logement et de l’inflation.
Il y a beaucoup d'injustice autour des pensions alimentaires et de la manière dont elles sont évaluées. En gros, ce sont les revenus de la personne qui verse la pension alimentaire qui sont pris en compte, mais pas ceux de la personne qui reçoit. Or, dans la plupart des cas, c'est la mère qui a la garde et donc ses revenus sont essentiels. Ou la fiscalité : la personne qui perçoit doit payer des impôts sur la pension alimentaire et la personne qui verse peut la déduire de ses impôts.
Etrange philosophie : elle tend à dire que la pension alimentaire, dont le vrai nom est «contribution à l'entretien et à l'éducation de l'enfant», serait une œuvre de charité de la personne qui verse. Or, ce n’est pas un «revenu» pour la personne qui perçoit puisqu'elle l’utilise pour élever l'enfant. La pension alimentaire en France est en moyenne de 190 euros par mois, très en dessous de ce que coûte l'entretien d'un enfant (entre 500 et 700 euros par mois). Au Québec, une garde alternée donne une plus forte pension alimentaire qu'en France pour compenser la chute de revenus de la mère, qui s'avère criante après la séparation. On y applique aussi le prélèvement à la source des pensions alimentaires. C'est un vrai sujet car en France, on en est encore à 30% d'impayés !
Vous attendez beaucoup de l'Etat, mais vous parlez moins des entreprises...
Les entreprises, c'est crucial. La vie professionnelle est un vrai pan de la vie des mères solos. Mais il faut un cadre que les entreprises les plus ouvertes demandent. Sans obligation, il est toujours difficile d’être pionnier. Prenons les congés pour enfant malade. Si vous avez un conjoint, il a droit à des jours enfant malade et vous pouvez les cumuler. Ce n’est pas le cas quand vous êtes solo. Les associations demandent le doublement des jours pour congés enfant malade pour les familles monoparentales. Elles veulent également que les entreprises communiquent à ce sujet. Autre sujet : les agents d'entretien. Ce sont bien souvent des femmes seules.
Les sociétés pourraient adapter les horaires de nettoyage des bureaux, parce qu'il y a peu de modes de garde à 6 heures du matin ! On peut aussi citer les horaires des réunions. Pour qui a une famille «classique», ce n’est pas toujours simple. Mais dans le cas des familles monoparentales, c'est une impasse qui peut bloquer une carrière. Ces problématiques de garde d'enfant se posent pour tout le monde. Mais avec plus d'acuité pour les familles monoparentales. Et si vous faites des choses à destination de ces parents solos, vous allez améliorer la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle pour tous.
Au risque de stigmatiser les mères solos ?
On ne stigmatise pas en apportant des solutions à des situations qui concernent un salarié sur quatre ! Sans coup de pouce, les solos sont fragilisées et, pour le coup, discriminées. Si vous faites des séminaires le week-end et si vous ne mettez pas en place des dispositifs, la mère solo avec ses enfants ne peut pas y participer. Et c'est elle qui est mise sur la touche. La solution peut passer par des chèques baby-sitting, mis à la disposition des employés, ce qui sera une avancée pour tout le monde. Comme journaliste, j'ai été confrontée aux permanences du dimanche. J'ai négocié une enveloppe pour faire garder mon enfant qui a bénéficié à des salariés qui n'étaient pas dans ma situation. Les solos sans filets montrent les failles du système. Et si on le réforme, c’est pour tout le monde ! Il faut identifier sans stigmatiser, penser des outils pour que l'entreprise ne soit pas un obstacle de plus dans leur vie. Et qu'elle porte ces valeurs-là.
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