
Rondinaud, le renouveau de la charentaise made in France
Il y a ce motif écossais, reconnaissable entre mille. Un damier de laine, sobre et rassurant, qui renvoie au coin du feu, aux sols froids des maisons anciennes et à un certain art de vivre à la française. Chez Rondinaud, la Rolls des chaussons, cet écossais est une signature. Sans enfermer pour autant. La preuve : la manufacture s’autorise des pas de côté, flirtant avec la modernité et une fantaisie assumée, comme avec ces imprimés dinosaures, léopard ou avec celui d'un certain gendarme dans sa 2CV... Mais derrière ce chaleureux déroulé se cache une histoire beaucoup moins confortable, celle d’une entreprise sauvée in extremis.
Moins d’une dizaine de personnes en France maîtrisent le savoir-faire
Car la maison Rondinaud, fondée en 1907, a bien failli disparaître. Après un redressement judiciaire en 2018, puis une reprise par un groupe extérieur la même année, l’entreprise connaît une nouvelle défaillance en 2019. L’outil industriel se délite, le savoir-faire s’éparpille, direction fermeture. Jusqu’au 17 mai 2020. Ce jour-là, Olivier Rondinaud, descendant de quatrième génération, décide de relancer la production sur fonds propres. A partir de presque rien. Il lui faut recréer un atelier de toutes pièces, retrouver des machines datant des années 1950 remisées dans des granges ou promises à la benne et, surtout, dénicher des ouvriers capables de faire revivre le geste ancestral du cousu-retourné.
Ce geste — un assemblage sur l’envers avant de la retourner — caractérise l’identité de la charentaise. Labellisé indication géographique protégée depuis 2019, ce procédé inscrit désormais le chausson dans une logique de patrimoine culturel vivant. Un savoir-faire rarissime : moins d’une dizaine de personnes en France le maîtrisent encore. En former de nouvelles prend entre deux et cinq ans. Le pari est immense, le risque réel. Aujourd’hui, 450 à 500 paires sortent quotidiennement de l’atelier. Pour 90 000 à 110 000 paires écoulées chaque année.
>> Notre reportage en images de la confection dans l'atelier Rondinaud
Des collaborations prestigieuses
L’atelier fabrique également pour d’autres marques qui apposent leur propre étiquette, comme Linvosges ou Jules & Jenn, et multiplie les collaborations culturelles, du musée de la Toile de Jouy au… MoMA de New York, sans jamais renier son ancrage populaire. Un pari gagnant. Les jeunes générations, observe le PDG, «se détournent des motifs les plus fun pour revenir au traditionnel écossais, à l’authenticité, au sens». Et au made in France. Ici, ce label n’est ni un slogan ni un argument marketing emprunté mais un véritable manifeste. Cent pour cent des étapes de transformation sont réalisées dans l’atelier. Et la quasi-totalité des matières premières est produite localement. La laine de doublure provient d’un fournisseur situé à une quinzaine de kilomètres, les semelles de Mazamet (Tarn), les boîtes du Pays basque et les impressions sous semelle sont réalisées à 2,5 kilomètres.
Un choix exigeant : externaliser ou s’approvisionner à l’étranger permettrait de réduire les coûts de production de 30% à 50%. Mais Rondinaud assume ce modèle, fidèle à l’ADN même de la charentaise, née du recyclage des chutes d’uniformes de la marine royale de Rochefort et des feutres des papeteries. Avec 16 salariés, deux boutiques, à Limoges et Angoulême, et un chiffre d’affaires de 1,8 million d’euros en 2024, reconduit en 2025, l’entreprise affiche une santé retrouvée. L’export, encore modeste, représente désormais 5% à 7% des ventes, essentiellement en Europe, mais devrait croître avec le lancement d’un nouveau site international en 2026. «L’ambition reste mesurée, il ne s’agit pas de conquérir les marchés, mais de préserver un outil, des gestes et une activité», tempère Olivier Rondinaud.
La production est volontairement maîtrisée. Le marché de la pantoufle, étroit et fortement «climato-dépendant», suit les saisons : plus l’hiver arrive tard, plus les ventes se décalent. Cette approche prudente mais passionnée se prolonge jusque dans les ateliers ouverts au public, qui accueillent chaque année 3 000 à 4 000 visiteurs. Une démarche de transmission autant que de conviction : montrer pour mieux faire comprendre, valoriser les salariés, et faire de chaque visiteur un ambassadeur.
Comme son motif écossais, Rondinaud s’inscrit dans le temps long. Une entreprise miraculée, qui a choisi la fidélité à son terroir plutôt que la fuite en avant.
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