
Fondée en 1921 et implantée dans le Jura, berceau historique de la lunetterie française, la maison Henry Jullien aurait pu disparaître. Fermée par son ancien propriétaire, l’entreprise est reprise fin 2023 par le groupe italien IVision Tech, dirigé par Stefano Fulchir. «L’accord a été conclu fin septembre et nous avons relancé la production dès le mois d’octobre», raconte le PDG.
À rebours des standards industriels du secteur, la marque cultive un artisanat rare. «En Italie, nous avons de grandes usines, de grosses machines et nous vendons un million de paires de lunettes par an», souligne Stefano Fulchir. «Ici, dans le Jura, tout est fait à la main par quatre employés et nous vendons 1000 paires par an. C’est un autre monde», précise-t-il.
Un procédé unique, des capacités de production limitées
Henry Jullien est notamment la seule entreprise au monde à maîtriser un procédé de double dorure, avec une lamination d’or comprise entre 3 et 20 microns. Un savoir-faire complexe, long à transmettre, qui limite mécaniquement les capacités de production. Le chiffre d’affaires de l’entreprise jurassienne atteignait environ un million d’euros en 2024, quand le groupe italien culminait à 7 millions d’euros.

Depuis trois ans, d’importants investissements ont été engagés, notamment dans la communication – environ 150 000 euros par an pour un stand sur les deux plus grands salons internationaux de la lunetterie et de l’optique : Silmo et Mido - et la distribution internationale. «Créer une marque, c’est très difficile. Il faut créer de la mode», rappelle Stefano Fulchir. Henry Jullien a progressivement conquis 27 pays, de l’Europe à l’Afrique du Nord. Le PDG raconte : «Un distributeur algérien m’a dit un jour : "C’est formidable, vous reliez l’Italie et la France." C’est exactement notre idée : une entreprise européenne», résume-t-il.
Davos, le déclic présidentiel
Tout bascule en 2024, lorsque l’Élysée contacte l’entreprise. «Nous avons reçu un email : le président souhaitait acheter une paire. Nous avons proposé d’en offrir une seconde, mais ils ont insisté pour payer», se souvient Stefano Fulchir. Quelques mois plus tard, les images d’Emmanuel Macron portant ces lunettes à Davos font le tour du monde. «Nous avons compris en le voyant à la télévision. Les appels ont commencé immédiatement.»
L’effet est fulgurant. «Le site a crashé trois fois. Mon équipe a travaillé jour et nuit pour le remettre en ligne», raconte le PDG. Les commandes affluent d’Allemagne, de France, d’Italie, des États-Unis ou encore du Canada. «Au début, nous recevions une commande par minute. En deux jours, nous avons vendu autant que sur une année entière pour ce modèle.» Autrement dit, les commandes pour le modèle Pacific S 01 sont passées de 3 à 5 par mois, à 500 en une semaine. Cotée à la bourse italienne, l’action d’IVision Tech a bondi de 70% avant d’être bloquée à cause d’un excès de hausse, puis de se stabiliser ces derniers jours.
Aujourd’hui référencée à la boutique officielle de l’Élysée, la marque Henry Jullien est devenue une vitrine du luxe discret et du made in France. Une trajectoire fulgurante, déclenchée par un détail présidentiel, mais construite sur un siècle de savoir-faire.


















