
Elle a gravi une à une les marches du macronisme, pour en devenir une des principales figures, et reconnaît que sa rencontre avec le président de la République a transformé sa vie. Aujourd’hui ministre déléguée chargée des Entreprises, du Tourisme et de la Consommation, Olivia Grégoire est de tous les dossiers phares : Jeux olympiques, projet de loi de simplification, examiné au Sénat à partir de ce lundi 3 juin, revitalisation des commerces dans les zones rurales… Rencontre avec celle qui souligne qu'«à chaque petit commerce – lieu d’«affectio societatis» – rouvert, c’est une permanence RN qui ferme», à moins d'une semaine d'élections européennes qui voient Jordan Bardella arriver en tête des intentions de vote.
Capital : Les JO de Paris 2024 démarrent dans moins de deux mois. Qu’en attend la ministre du Tourisme pour le secteur?
Olivia Grégoire : Pour commencer, je tiens à rappeler que, s’il s’agit bien des JO de Paris, ils concernent en réalité toute la France. Les épreuves sont certes très concentrées en Ile-de-France, mais il y en aura aussi à Marseille, Lille, Lyon, Bordeaux, en Polynésie française… Au total, 73 collectivités seront hôtes des compétitions. Nous travaillons d’arrache-pied avec les acteurs du tourisme pour que ceux qui viennent voir une épreuve sportive en profitent pour visiter un territoire, un monument historique, un vignoble, et ce, partout en France. C’est également l’objectif du parcours des savoir-faire gastronomiques développé sur le passage de la flamme olympique : promouvoir le tourisme dans tout le pays. Et pour cela, je me rends régulièrement à l’étranger, notamment pour souligner que plus de 50 000 policiers et militaires seront mobilisés quotidiennement afin d’assurer la sécurité des touristes et que nous serons prêts à accueillir le monde, comme nous l’avons fait pour la Coupe du monde de rugby 2023. Les JO ne sont d’ailleurs pas une aubaine pour le seul secteur du tourisme mais pour l’ensemble des fournisseurs de l’événement, dont 88% sont des entreprises françaises et 75% des TPE et PME.
Les JO risquent tout de même d’être synonymes de galère pour les entreprises et les Franciliens…
O.G. Cela fait un siècle que les Jeux d’été n’ont pas eu lieu en France, alors, oui, il s’agit d’un événement exceptionnel dont je ne nie pas qu’il impactera la vie quotidienne des habitants et des commerçants au plus près des sites. Bien sûr qu’il y a des appréhensions ! Dans ces cas-là, le meilleur moyen, c’est d’anticiper. Allez donc sur le site Anticiperlesjeux.gouv.fr, vous verrez que les zones fermées à la circulation de voitures et scooters seront en réalité assez peu nombreuses. Je l’ai constaté pour ma circonscription, dans le XVe arrondissement de Paris, où les restrictions de circulation concernent surtout les berges de la Seine.
D’accord, les commerçants doivent télécharger en ligne une autorisation de passage, mais ce QR Code sera valable pendant toute la durée des Jeux. Et il existe tout de même une soixantaine de dérogations à l’interdiction de circuler dans les zones rouges… Quant à la circulation automobile des particuliers, les Jeux draineront certes quelque 800 000 personnes chaque jour, mais 100% des sites seront accessibles en transports en commun. Idem pour le vélo, à l’exception de Villepinte. Et puis la cérémonie d’ouverture sera quand même un sacré moment de liesse populaire, comme on a pu en vivre lors de la célébration du bicentenaire de la Révolution française en 1989 ou de la Coupe du monde de foot de 1998.
Avant les JO, le projet de loi de simplification est examiné à partir de ce lundi 3 juin par le Sénat. Cela fait des décennies que les différents gouvernements promettent sans succès un choc de simplification. En quoi ce texte serait-il différent?
O.G. Ce que nous lançons avec Bruno Le Maire, ce n’est pas un choc de simplification mais une simplification au long cours, justement. Car, quand on a été entrepreneur, comme moi, on sait que la simplification, ça doit être un combat de tous les jours. L’autre grand changement de ce projet de loi sur la simplification, par rapport aux salves précédentes, c’est que nous allons agir à la fois sur les normes existantes et sur celles à venir. Ainsi, 1 800 formulaires Cerfa disparaîtront d’ici à 2030. Pour agir sur les normes futures, nous voulons mettre en place des «tests PME», comme il en existe en Allemagne ou aux Pays-Bas, afin de renforcer les études de l’impact des normes sur l’organisation et les finances des entreprises. Il s’agit de faire en sorte que les politiques aient davantage conscience des conséquences de leurs décisions sur l’activité des entreprises, notamment des plus petites par essence moins armées face à la norme, et retravaillent leurs textes de loi en conséquence.
Certains de vos adversaires politiques pensent qu’il faut renverser la table, face à une Europe qui serait devenue une machine à pondre de la norme.
O.G. On ne me trouvera pas sur le terrain de la «norme bashing». Je suis rassurée par exemple quand la crèche de ma fille demande aux parents des jouets qui comportent le marquage CE (Communauté européenne). Et puis, il n’y a pas d’un côté une France et une Europe reines de la complexité administrative et, de l’autre, des pays où ce serait le Far West. En Chine aussi, le nombre de normes explose, c’est symptomatique d’une économie développée. Méfions-nous des discours simplistes sur le sujet, comme ceux du président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, qui tire à vue sur les normes. Simplifier ne signifie pas rendre simpliste.
Justement, avez-vous l’impression d’être à la tête d’un ministère clé pour lutter contre la progression du RN dans les territoires?
O.G. Bien sûr, ce ministère peut représenter une digue contre la montée du RN. Diriger son entreprise est de plus en plus compliqué aujourd’hui, avec des coûts des matières premières élevés et des salariés qui ne veulent plus travailler de la même façon depuis le Covid. Des difficultés qui s’accentuent en même temps que surviennent les défis de la transition écologique et de l’intelligence artificielle. Cela n’a pas échappé au RN, dont le carburant n’est pas la réussite de la France mais la peur, comme c’est le cas pour tous les mouvements populistes de l’histoire. Nous combattons le RN par le terrain et le concret. Nous avons par exemple permis la réouverture de 316 commerces dans des zones rurales en un an. A ce rythme, nous pourrons avoir rouvert 1 000 commerces en trois ans. Cela veut dire que 800 000 Français en bénéficieront. Or, à chaque petit commerce – lieu d’«affectio societatis» (volonté commune de s'associer, NDLR) – rouvert, c’est une permanence RN qui ferme.
Vous avez été entrepreneure, à la tête de la société de conseil Olicare. Quels sont les grands enseignements que vous en avez tirés?
O.G. Cela m’a appris à avoir de la considération pour la prise de risque. J’ai monté ma boîte, je n’avais pas de capitaux, mes parents n’étaient pas riches, je ne me suis pas payée pendant dix-huit mois et je ne pouvais compter que sur moi-même. Quand on est un petit entrepreneur, si on se plante, on plante tout. Du coup, même si vous perdez un parent et que vous êtes au plus mal, vous ne pouvez bien souvent même pas vous arrêter. L’intranquillité, la vulnérabilité du petit entrepreneur, j’ai connu.
La «baseline» de mon entreprise, c’était d’ailleurs «accompagner la solitude du dirigeant d’entreprise». Car quand vous êtes à la tête d’une boîte de sept personnes et que vous perdez un gros client, vous pouvez en parler à qui? Pas à votre DRH, au risque de mettre une sale ambiance. Et pas plus à vos proches, qui en entendent déjà parler tout le temps. C’est pourquoi j’éprouve un respect sincère et profond pour les chefs d’entreprise. Je suis très heureuse d’avoir pu garder le portefeuille des entreprises lors du dernier remaniement, par fidélité pour nos petits acteurs économiques qui font la grandeur de la France.
Comment gère-t-on l’articulation de ce «mégaministère» des Entreprises, du Tourisme et de la Consommation avec le rôle de maman d'une petite fille d’un peu plus de deux ans?
O.G. C’est possible et c’est le message que je voudrais adresser à toutes les femmes qui souhaitent accéder à des postes de responsabilités. Soit je vois ma fille le matin, soit je la vois le soir, mais il faut que je la voie au moins une fois dans la journée. Mon agenda quotidien est donc concentré, sans respiration tout au long de la journée, afin de me laisser cette disponibilité en début ou fin de journée. Mon équipe est aussi en soutien. Surtout, j’ai la chance de pouvoir compter sur mon époux qui est un pilier dans mon organisation au quotidien. Enfin, il faut aller à l’essentiel: vous me verrez rarement dans les soirées mondaines.
Vous avez un parler cash rafraîchissant. Cela aide à s’imposer auprès des patrons de TPE et PME? Ça passe aussi bien avec vos collègues et votre boss Gabriel Attal?
O.G. Je pense que ça passe bien avec les patrons. Comme j’ai été entrepreneure, je suis obsédée par le concret. Les discours, les grandes envolées lyriques, très peu pour moi. Et les gens sentent bien quand on fait de la langue de bois. Le plus joli compliment qu’ils me font, c’est quand ils me disent «mais, en fait, vous êtes normale». De toute façon, comme l’écrivait Oscar Wilde, je suis moi car les autres sont déjà pris. Et je peux m’appliquer aujourd’hui ce que je disais à ma mère : «Tu ne changeras jamais!» Mais, bien évidemment, être soi-même ne veut pas dire être sans filtre.
Voici une question susceptible d’engendrer une réponse «langue de bois». Vous présenterez avant l’automne un projet de loi visant à dépoussiérer les tickets-restaurants. Pourrons-nous continuer à faire nos courses avec les cartes et tickets-resto après le 31 décembre 2024?
O.G. Pas moins de 96% des salariés interrogés souhaitent la pérennisation de l’utilisation des tickets-restaurants pour les courses alimentaires, selon une récente étude de la Commission nationale des titres-restaurants. Pour la bonne raison que 60% d’entre eux font des courses pour cuisiner le frichti qu’ils apporteront pour déjeuner sur leur lieu de travail. Il s’agit là d’un changement d’usage massif, dont il faut tenir compte, il me semble, pour les 5 millions de salariés qui cofinancent ces tickets-restaurants. Mais sans créer une usine à gaz. Simplifier et moderniser : ce sera ma boussole.
«L’accident de mon père explique toute ma vie», dites-vous. De quelle façon cette épreuve a-t-elle structuré votre parcours?
O.G. Le grave accident que mon père a eu quand j’étais enfant a été ma croix jusqu’à l’âge de 40 ans. Mais cela m’a permis de me construire avec une très grande conscience de la finitude des choses et, donc, du bonheur. Ce terrible drame, qui a duré trente ans après l’accident, a été en réalité ma plus grande force.
Quelle est la rencontre qui a tout changé pour vous?
O.G. Il y en a eu deux. Le président de la République, qui a changé ma vie professionnelle. En 2016, son parti a été le seul à s’intéresser à mes propositions sur la santé connectée. En 2017, je n’aurais jamais été élue dans le XVe arrondissement, une circonscription de droite, sans le visage d’Emmanuel Macron sur mes affiches. En 2020, il m’a fait entrer au gouvernement, il m’a donné ma chance, plus à l’aune de ce que j’étais que de ce que j’avais fait, même si j’avais porté la loi Pacte. C’est ma résilience, celle que j’ai développée face aux souffrances liées à mon père, que le président est venu chercher.
L’autre personne qui a changé ma vie, personnelle cette fois, c’est mon mari. Il m’a appris à être protégée, moi qui ne l'ai pas été petite. Il m’a apporté l’apaisement après une vie compliquée, combative. Et il m’a permis d’accéder au plus grand bonheur, en faisant de moi une maman à 43 ans.
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