Ça s’est passé il y a quelques jours à Yerres, dans l’Essonne, la ville du peintre Caillebotte… de l’homme politique Nicolas Dupont-Aignan, aujourd’hui député. La Fédération du bâtiment 91, emmenée par Fabien Daurat, à la tête d’une entreprise leader local du second œuvre, tenait son assemblée générale et avait voulu mettre en débat la situation du secteur, avec une sélection de débatteurs assez inédite par sa diversité. Au-delà des professions du bâtiment, le notariat, le tribunal de commerce, le conseil départemental représenté par son président, des maires, un économiste et l’auteur de ces lignes, sans doute convié au titre de ses 35 années d’expérience immobilière et de son franc-parler. Ce qui était frappant, c’était cette volonté de regarder en face les difficultés du moment, leur gravité et leur durabilité, notamment éclairés par une analyse économique à la fois générale et appliquée au secteur. Plus sur le terrain qu’à Paris, les acteurs professionnels entendent à la fois ne pas se cacher la réalité, sensibiliser toujours et encore les pouvoirs publics, et résister au sein des entreprises. La capitale, lieu de décision publique, incline les lobbies à s’identifier et à jouer chacun leur partie. En région, dans les territoires, on vit ensemble et la compétition, fût-elle d’image, laisse place à la coordination naturelle.

Un constat d’abord : toute la chaîne est atteinte par l’effondrement des marchés du neuf et de l’existant, comme par le coup de frein sur la rénovation énergétique, des entreprises tous corps d’Etat aux notaires, dont des études - fait historique - sont en péril sinon en cessation d’activité, avec le préalable de licenciements en nombre. Les départements sont affectés par des baisses de rentrée de droits de mutation à titre onéreux, et ils annoncent qu’ils vont devoir renoncer à une partie des commandes publiques de construction ou d’entretien de bâtiments. Les maires déplorent aussi la réduction des recettes fiscales et sont tentés d’augmenter les taxes foncières pour équilibrer leur budget. Tous sont atteints mais tous ne meurent pas, pour parodier Jean de la Fontaine dans Les animaux malades de la peste. La présidente du tribunal de commerce de l’Essonne note que les défaillances d’entreprise du bâtiment ne sont pas à un niveau pathologique, mais elle explique, elle-même issue du BTP, tous les efforts de prévention et d’accompagnement que son tribunal déploie sous son impulsion pour éviter les dépôts de bilan… Les chiffres pour l’ensemble du pays et les prévisions de la Fédération nationale du bâtiment sont plus sombres.

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L’aménagement du territoire a oublié les villes moyennes et les territoires ruraux

Les acteurs de la filière ne se voilent pas la face sur les causes multiples et profondes de la crise. L’inflation a d’abord tout déréglé, en faisant exploser le coût des matériaux et en enchérissant le crédit. Les obligations de la transition environnementale, dont l’objectif de zéro artificialisation nette, ont également freiné les projets et créé une crise de l’offre. Pour autant, les problèmes de fond étaient posés avant ces données de circonstances : la cherté du foncier, conséquence d’une offre disponible trop rare, a été absorbée grâce à un accès aux prêts immobiliers aisé et à des taux très bas, mais elle constituait un cancer et reste la cible de l’action publique comme de l’innovation privée. Le projet de loi pour le logement abordable de Guillaume Kasbarian propose des solutions et l’examen parlementaire en rajoutera sans aucun doute. Et puis surtout, l’aménagement du territoire des 40 dernières années s’est employé à concentrer les populations dans 11 métropoles en oubliant les villes moyennes et les territoires ruraux : un meilleur lien entre emploi et logement, avec des entreprises industrielles et de service mieux réparties, sera la solution à la congestion et à aux prix insupportables en zones tendues. Les ménages se détournent d’ailleurs ostensiblement des grandes villes. Ce mouvement ne périmera jamais l’attractivité organisée des métropoles et y construire sera toujours nécessaire, en densifiant et en restructurant le bâti existant.

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Les professionnels acceptent même d’entendre qu’ils n’ont pas assez innové pour faire baisser les coûts de production ou anticiper sur la sobriété foncière, ou qu’ils n’ont pas assez fait connaître les progrès accomplis en la matière. C’est vrai du bâtiment comme des aménageurs, des promoteurs et des constructeurs de maisons individuelles. Les professionnels, de l’amont à l’aval, sont même prêts à entendre que la crise va durer, que

le rééquilibrage de l’équation économique va prendre deux ou trois ans, le temps que l’inflation se stabilise, que les salaires la neutralisent au moins en partie, que les prix des logements et des terrains baissent. On ne peut non plus oublier que les échéances électorales nationales et municipales vont encore troubler le jeu, à commencer par la séquence politique européenne qui se clôt, dont les conséquences seront aussi nationales. Les entrepreneurs sont rompus à tenir bon, à traverser les tourmentes. Celle-ci aura été plus profonde et plus longue que les précédentes, et après elle rien ne sera plus comme avant, par différence avec les crises dont on espérait la fin pour que le cours des choses reprenne tranquillement. Les métiers et les pratiques sortiront transfigurés de ces cinq années de rupture. Ils seront pour autant toujours solides et nécessaires.

«Le quotidien des familles des classes moyennes est douloureux et le logement y est pour beaucoup»

Ces femmes et ces hommes, au service des ménages, des entreprises et des collectivités, pour courageux qu’ils soient, sont incapables d’entendre que l’exécutif ne prenne pas la mesure de ce qui se passe et ne mobilise pas les moyens budgétaires indispensables. On sait que l’euro investi dans les aides au logement rapporte plus du double dans les 24 mois qui suivent. On le sait, Bruno Le Maire semble l’ignorer et il prépare un budget du logement pour 2025 en retrait de trois milliards d’euros par rapport à celui de 2024, déjà étrillé comme tous depuis l’arrivée au pouvoir du Président Macron. Tout dysfonctionne : les licenciements dans la filière, les disparitions de travailleurs indépendants que sont les négociateurs à 90% d’entre eux, les entreprises fragilisées ou perdues, les rentrées fiscales en retrait massif, et surtout les Français qui n’ont jamais autant peiné à se loger.

Même lorsque disparaissent les effets de tribune, plus présents à Paris qu’en région, les arrière-pensées, les clivages politiques, là encore atténués lorsque prime le besoin de gérer ensemble la réussite des territoires, l’Essonne comme les autres, la violence de l’insuffisance de l’action publique ne passe pas, vraiment pas. Pourquoi le prêt à taux zéro, plus précieux que jamais, reste-t-il fermé à la maison individuelle ? Cette exclusion est-elle même constitutionnelle et ne rompt-elle pas l’égalité des citoyens devant l’aide publique ? Pourquoi aucun statut fiscal stable et équitable ne prend-il le relai des niches légitimement éteintes ou en voie d’extinction ? Pourquoi réduire la voilure de MaPrimeRénov’ et du fonds vert ? Quand au cœur de la France, partout où vivent ensemble les gens - oui, on revendiquera ici la terminologie populaire chère au tribun Mélenchon - on s’indigne et on souffre, il est temps d’agir. Ce qui est sorti des urnes hier témoigne, puissamment, que le quotidien des familles des classes moyennes est douloureux et le logement y est pour beaucoup. Définitivement, le logement est l’un des domaines de l’action publique sur lequel on jugera si un gouvernement, un parti dominant, un chef de l’Etat comprend les tourments de son peuple et cherche à y remédier. A cet égard, l’Essonne et le Calvados et les Pyrénées-Atlantiques et la Loire et le Nord sont rien moins que la France. Ce qui s’y exprime, digne et sans calcul, mérite qu’on l’entende au sommet.