«On assiste à une dérive des arrêts maladie.» Début mai, devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, le président du Medef, Patrick Martin, a remis une pièce dans la machine, en s’alarmant – une nouvelle fois – de l’explosion des absences pour raisons de santé. Et force est de constater que les chiffres lui donnent raison : selon l’enquête annuelle d’Axa, publiée en mars dernier, l’absentéisme a bondi de 41% depuis 2019, dernière année «normale» avant que le Covid ne bouscule les statistiques. En 2023, les arrêts maladie des salariés du privé et des contractuels de la fonction publique ont ainsi coûté 10,2 milliards d’euros, chiffrait la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) et la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), en décembre 2024.

«Il existe des arrêts de travail de complaisance, et nous les sanctionnons»

«C’est inexplicable», a ainsi martelé Patrick Martin devant les députés. Pourtant, parmi les explications régulièrement avancées, la prodigalité de certains médecins. Comprenez qu’ils prescrivent de plus en plus facilement des arrêts maladie à leurs patients. René-Pierre Labarrière, président départemental de l’Ordre des médecins de Haute-Savoie, ne nie pas totalement le phénomène : «Il existe des arrêts de travail de complaisance, et nous les sanctionnons», affirme-t-il. Mais ces abus ne concerneraient qu’une infirme partie des praticiens, «environ 2% de la profession», chiffrait Thomas Fatome, directeur de l'Assurance maladie, au micro de franceinfo en juin 2023. Soit un peu plus d'un millier de «gros prescripteurs». Pour l’écrasante majorité, l'arrêt de travail reste donc une décision fondée, car «c'est un outil thérapeutique, au même titre qu’un médicament», rappelle le président régional du Conseil de l'ordre.

D’autant que les quelques brebis galeuses n’agissent pas en toute impunité. Bien au contraire, puisque «lorsqu’un médecin dépasse les seuils fixés par les référentiels de la Sécurité sociale, il est rapidement suivi», explique René-Pierre Labarrière. Dans un premier temps, le praticien est mis sous objectif, c’est-à-dire qu’il est prié de revoir à la baisse ses prescriptions. Si cela ne suffit pas, l’Assurance maladie se réserve le droit de mettre le médecin sous autorisation préalable. Chaque arrêt prescrit doit être tamponné par la Sécu, qui en évalue la légitimité. Et gare au zèle : le médecin peut être contraint de rembourser l’ensemble des indemnités journalières (IJ) versées lors de ces arrêts de travail injustifiés. «J’ai ainsi vu des médecins devoir rembourser plusieurs dizaines de milliers d’euros, voire être dans l’interdiction temporaire ou définitive d’exercer», assure René-Pierre Labarrière.

Eviter les arrêts de travail sans aménagement de poste

Les abus restent donc l’exception et, selon le président départemental de l’Ordre des médecins, ce n’est pas tant le nombre d’arrêts de travail qui pose problème que la façon dont ils sont prescrits. «Il ne faut pas en délivrer moins, mais mieux, notamment en facilitant la modulation des arrêts de travail», plaide-t-il. En clair, proposer des solutions adaptées à chaque situation. Par exemple, un salarié en arrêt prolongé peut être physiquement incapable de reprendre la route du bureau, mais tout à fait apte à effectuer des tâches plus administratives depuis chez lui. Quitte à faire tout cela en mi-temps thérapeutique, «qui reste encore trop rare», regrette le président départemental de l’Ordre des médecins.

Pourtant, le dispositif gagnerait à être utilisé. D’après l’étude de la Drees publiée fin 2024, les arrêts maladie de plus de six mois – bien qu’ils ne représentent que 7% des arrêts indemnisés – concentrent près de la moitié (45%) des dépenses totales. Ce sont ainsi 4,59 milliards d’euros qui financent chaque année ces longues absences, et dont une partie pourrait être facilement économisés avec des aménagements de poste. Mais pour l’instant, «beaucoup d’employeurs n’en veulent pas», déplore le médecin. Et la pénurie criante de médecins du travail n’arrange pas les choses. «Elle rend même très difficile le dialogue entre les médecins généralistes et les médecins du travail, et donc la modulation des arrêts», regrette-t-il.