
Bercy cherche 5 milliards d’euros pour financer le réarmement de la France, «le nerf de la paix». « Le monde que nous avons connu depuis la chute du mur, en 1989, n’est plus... Toute la géopolitique de notre économie se trouve redessinée. Les dividendes de la paix sont épuisés », a alerté jeudi 20 mars 2025 Eric Lombard, ministre de l’Economie. Aux côtés de Sébastien Lecornu, son homologue des Armées, il a réuni à Bercy les principaux investisseurs publics et privés ainsi que les entreprises françaises de la base industrielle et technologique de défense (BITD).
Objectif : trouver environ 5 milliards d’euros de fonds propres pour renforcer les chaînes de production des entreprises du secteur. «A peu près 5 milliards de fonds propres, de capitaux nouveaux, d’argent des investisseurs publics et privés afin d’augmenter les chaînes de production et de se développer», a précisé Eric Lombard jeudi matin sur TF1, avant ce «grand raout» à Bercy.
Le besoin est d’autant plus critique que la BITD ne se résume pas à des géants comme Dassault Aviation, Safran, Thales ou Airbus. Elle repose aussi sur un tissu de PME et d’ETI, dont près de 1 000 sont stratégiques pour la souveraineté nationale. Le ministère des Armées indique qu’une quarantaine de PME souffrent en 2024 d’un défaut de fonds propres. Elles ont besoin d’une assise financière plus solide pour investir dans les machines ou sécuriser leurs approvisionnements. Selon une étude conjointe de l’Observatoire de la défense (OED) et de la Direction générale du Trésor, ces PME sont en moyenne moins rentables, plus endettées et sous-capitalisées que leurs homologues industrielles.
Un carnet de commandes de 17,5 milliards d’euros d’ici 2030
«La loi de programmation militaire prévoit déjà 3 milliards d’euros de commandes publiques pour cette année», a indiqué Eric Lombard. Le carnet de commandes grimpera à 17,5 milliards d’ici 2030. Pour répondre à cette augmentation de la demande, les entreprises de la BITD devront mobiliser entre 5 et 7 milliards d’euros de financements nouveaux, dont 1 à 3 milliards d’euros de fonds propres dans les cinq prochaines années.
Côté public, Bpifrance et la Caisse des Dépôts mobiliseront au total 1,7 milliard d’euros de capital, notamment via la création par Bpifrance d’un nouveau fonds de 450 millions d’euros. Chaque Français pourra ainsi participer à l’effort de guerre et devenir «indirectement actionnaire des entreprises» de la BITD. Via des «tickets de 500 euros» minimum, ils pourront «placer leur argent sur du long terme», a précisé le ministre de l’Economie jeudi matin sur TF1. Le capital sera «bloqué pendant au moins 5 ans». «C’est très important d’associer l’ensemble des Françaises et Français à cet effort, ce seront des bons placements. Les grands réseaux bancaires et d’assurances vont mettre à disposition d’autres fonds purement privés pour ceux qui le veulent, sur une base de volontariat», a ajouté Eric Lombard.
Le Fonds Innovation Défense, géré par Bpifrance, passera quant à lui de 200 à 275 millions d’euros, à la faveur d’abondements apportés par le missilier MBDA, l’assureur allemand Allianz, la Caisse des Dépôts et Bpifrance elle-même. Celui baptisé French Tech Souveraineté, aussi géré par Bpifrance et au champ plus large, sera réabondé de 200 millions d’euros. Le fonds Definvest, également dans le giron de la banque publique et dotée de 100 millions d’euros, verra enfin sa durée prolongée. Quant à la Caisse des Dépôts, elle a annoncé faire évoluer sa «politique d’investissement sectorielle» afin de financer plus facilement les entreprises de défense.
«Produire des armes, ce n’est pas sale», Sébastien Lecornu, ministre des Armées de la France
Les investisseurs privés participent eux aussi à l'effort de défense
Du côté des investisseurs privés, la fintech française Defacto s’est engagée à augmenter sa capacité de financement pour la trésorerie des entreprises de la défense à 1,8 milliard d’euros, à compter de l’été 2025. Le groupe bancaire BPCE (Banques Populaires et Caisse d’Epargne) a annoncé «le doublement de son engagement dans la défense, à hauteur de 500 millions» d’euros, a indiqué le président du directoire de BPCE, Nicolas Namias. BNP Paribas va «créer des mandats spécifiques pour la défense» et «deux nouveaux fonds côté asset management», a déclaré jeudi le directeur général adjoint, Renaud Dumora. «Côté Cardif (filiale d’assurance du groupe, ndlr), on va doubler nous aussi notre engagement dans la défense » et «rajouter encore 500 millions d’euros de plus dans les trois années à venir», a-t-il poursuivi.
Le directeur général adjoint du gestionnaire d’actifs Tikehau Capital a promis la mise en place d’un support d’investissement dédié au financement de l’industrie de la défense, «accessible pour les contrats d’assurance-vie, également pour les plans d’épargne retraite», a expliqué Henri Marcoux. «Produire des armes, ce n’est pas sale», a déclaré Sébastien Lecornu, en réponse aux doutes formulés sur la soutenabilité environnementale et sociale de l’augmentation de l’effort de défense. «Il n’y a que des armes interdites ou des armes autorisées», a-t-il poursuivi. «L’investissement dans le secteur de la défense est responsable : protéger notre souveraineté, la démocratie, la liberté et le développement durable», a ajouté Eric Lombard.
L’événement à Bercy sert de point de départ au dialogue entre investisseurs publics et privés avec les entreprises de la BITD. Celui-ci s’inscrit dans un contexte d’équation budgétaire difficile. «Il ne peut pas y avoir de nouveau "quoi qu’il en coûte"» à ce sujet, a prévenu sur BFM TV/RMC le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, plaidant pour un effort «mesuré» et «financé».



















