Les chiffres parlent d’eux-mêmes. D’après l’Organisation mondiale du tourisme, 95% des touristes mondiaux visiteraient moins de 5% des terres émergées. Une proportion différente en France mais qui souligne une inégalité importante : 80% de l’activité touristique se concentre sur 20% du territoire. Avec un tel ratio, il n’est pas anodin d'observer l’un des maux de notre temps : le surtourisme. Certaines villes - comme Barcelone - ou quartiers spécifiques - à l’instar de Montmartre à Paris - en subissent directement les conséquences, selon Rémy Knafou, géographe et auteur de Réinventer (vraiment) le tourisme. En finir avec les hypocrisies du tourisme durable (éditions du Faubourg).

Mais alors, comment définir ce phénomène ? L’universitaire, spécialisé sur la question du tourisme, explique que «le surtourisme est une perception, ce n’est pas une vérité objective, ni scientifique». Comme le souligne l’expert, lors de ses travaux il a défini trois «critères» permettant d'identifier une situation de surtourisme : lorsque l'afflux excessif de visiteurs compromet la préservation d’un site ; lorsqu'il altère l'acceptabilité du tourisme par les habitants ; et enfin, lorsque cette surfréquentation dégrade l'expérience des touristes eux-mêmes. Un dernier critère remis en question par le chercheur au fil de ses voyages. «Désormais, les visiteurs sont de plus en plus au fait qu’ils ne seront pas seuls. Les touristes que j'observe régulièrement à Venise ne montrent pas de signes d’impatience malgré la forte fréquentation», constate-t-il.

Lorsqu’on évoque le surtourisme, il est important d’être précis. Ce phénomène s’inscrit dans un cadre plus large : celui du tourisme de masse. D’après le professeur, le tourisme de masse est une «situation objective» qui s’explique par «à la fois la très forte progression du nombre des habitants sur Terre et une élévation du niveau de vie assez rapide dans beaucoup de pays très peuplés en développement», avec comme conséquence, un accès plus important aux loisirs, aux vacances et au tourisme» qui se manifeste par «une élévation du niveau de vie, avec un accès plus important aux loisirs et aux vacances».

Qui sont les véritables responsables du surtourisme ?

Pour autant, l’universitaire met en avant que la «dénonciation fréquente du surtourisme passe trop souvent par l’incrimination des touristes». Pour le géographe, il ne faut pas oublier deux autres responsabilités : «D’une part, le système touristique mondialisé qui incite sans cesse à consommer toujours plus de lieux. Et d’autre part, les responsables politiques qui ne prennent pas les mesures adéquates pour protéger les lieux ou locauxDans les cas où, un parc national ou une île est un lieu-dit «fermé», et dont les flux peuvent être régulés, «il ne devrait jamais y avoir de surtourisme».

L’expert relève toutefois un hic : les lieux dits «ouverts», c'est-à-dire où il reste difficile de gérer les flux. «C'est d’ailleurs toute la problématique de Venise. Les visiteurs peuvent y arriver de tous les côtés : bateaux, avions, villes voisines…» Pourtant, malgré cet afflux massif, Rémy Knafou refuse de parler de surtourisme dans la célèbre ville italienne. «Le nombre très élevé de touristes ne nuit pas à la conservation physique du lieu. Au contraire, c'est grâce à l’argent des touristes qu'une grande partie de Venise n'est pas en ruine». Afin de réguler les va-et-vient, la municipalité a mis en place quelques mesures pour fluidifier les visites.

Barcelone face au défi du surtourisme, entre régulation et exclusion

Passons de Venise à Barcelone. Depuis quelques années, la cité catalane tente de réguler au maximum l’afflux touristique dont elle est victime. En juin 2024, le maire de la ville, Jaume Collboni, annonçait qu'Airbnb devrait plier bagage d’ici 2029. Le prix des locations de vacances devrait d’ailleurs grimper dès cette année. Selon Rémy Knafou, Barcelone représente un «cas d’école» en matière de touristification. Cette transformation trouve ses racines dans l’histoire urbaine de la ville.

Au XIXe siècle, le littoral était dédié aux docks, aux usines et aux ouvriers, séparant la ville de la mer. Mais les Jeux olympiques de 1992 ont marqué un tournant dans l’aménagement urbain : les autorités ont repensé l’espace pour relier le centre historique au front de mer, stimulant le tourisme mais entraînant une hausse des loyers qui exclut progressivement les habitants locaux. Le professeur émérite à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne rappelle donc que le Barcelonais «ne manifeste pas contre les touristes en général mais contre le processus pervers qui en découle, à savoir l’exclusion des locaux par les investisseurs». Pour Rémy Knafou, cela s’inscrit dans un problème plus général : en 2015, la métropole catalane ne contrôlait qu’1,5% du parc de logements sociaux…

Il existe des hauts lieux mondialisés sur le long terme, comme Venise, Barcelone ou Amsterdam, mais il peut aussi y avoir des pics de fréquentation à la faveur de photos postées sur les réseaux sociaux. La viralité de notre époque influe lourdement sur le voyage, par exemple, certains voyageurs décident de partir sur les traces de leur nouvelle série Netflix. «C’est ce qui est arrivé à un petit village suisse, Iseltwald, apparu à l’écran sur la plateforme de streaming. Du jour au lendemain, des centaines de visiteurs s’y sont déplacés», explique l’universitaire. Pour autant, pour Rémy Knafou, ces flux n’ont pas vocation à durer dans le temps, «une fois la notoriété de la série passée, les touristes iront ailleurs».