
«Bien sûr que c’est la meilleure affaire de ma vie et alors, c’est quoi le problème ? J’ai pris des risques et je n’ai volé personne !» Il n’en faut pas beaucoup à ce gros propriétaire foncier du Sud-Ouest pour s’énerver : il suffit d’évoquer devant lui les 600 000 euros de revenus annuels que, depuis quinze ans, l’Etat lui verse rubis sur l’ongle, en vertu d’un contrat de rachat de l’électricité produite par les 9 000 mètres carrés de panneaux photovoltaïques, posés sur le toit de trois hangars d’une de ses propriétés agricoles. Certes, la centrale avait à l’époque coûté 4 millions d’euros à cet exploitant soucieux de son anonymat… mais il bénéficie depuis d’une offre tarifaire très généreuse, commune à tous les autres contrats solaires signés par l’Etat entre 2006 et 2010. Pour preuve : comme il le reconnaît bien volontiers, notre futé septuagénaire a amorti son investissement en seulement… sept ans !
Le problème, c’est que Sébastien Lecornu, lui, ne veut plus entendre parler de ces contrats, dit S06 et S10. Pensez : ils engagent EDF, et donc l’Etat, à racheter les électrons de ces différents opérateurs à un prix garanti de 570 euros le mégawattheure, et ce durant vingt ans. Alors qu’en novembre dernier, le même mégawattheure ne valait que 82 euros sur le marché spot de l’électricité. Soit sept fois moins cher ! A l’heure de couper dans la dépense publique, le Premier ministre a donc décidé de siffler la fin de la partie, et a annoncé sa volonté de renégocier ces contrats aux «rémunérations excessives», pour «faire en sorte qu’il n’y ait pas de rentes de situation».
Le coup de rabot concernerait les plus grosses installations
Le coup de rabot envisagé sur ces tarifs, de 50% en moyenne, ferait économiser 500 millions d’euros aux finances publiques la première année, et près de 4 milliards sur la durée de vie restante des contrats, soit jusqu’en 2030. Et encore, selon le projet de loi de finances pour 2026, ces gains ne seraient obtenus qu’en visant les plus grosses installations, celles de plus de 250 kilowatts-crête. Soit seulement 450 sites sur les 235 000 en fonctionnement. La liste de ces centrales n’a pas été dévoilée, mais elle inclurait notamment l’un des parcs installés aux Mées (Alpes-de-Haute-Provence), capable d’alimenter 10 000 foyers, et développé à l'époque par Solaire Durance, une société rachetée depuis par Engie.
Avec une telle mesure, le Premier ministre effacerait donc la bourde d’un de ses prédécesseurs : à l’origine de ces contrats, Dominique de Villepin n’avait en effet pas deviné qu’il suffirait aux opérateurs de s’équiper en panneaux chinois à bas prix, pour que ces centrales se transforment en poule aux œufs d’or ! Les gros acteurs du secteur, comme Poweo ou Direct Energie (devenu TotalEnergie), ainsi que des entrepreneurs individuels tels que notre septuagénaire, s’étaient d’ailleurs si bien passé le mot qu’en 2010, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, avait subitement abaissé d’environ 40% les tarifs de rachat proposés par les nouveaux contrats, avant d’instaurer un moratoire de trois mois sur toute nouvelle installation solaire… «Les accords ouverts depuis 2016 étaient une erreur, on a mis quatre ans à s’en apercevoir », résume un fonctionnaire de Bercy.
Les gérants des énergies vertes furieux
Bien évidemment, les géants des énergies vertes sont vent debout contre la mesure, qui s’attaquerait selon eux à des superprofits plus qu’exagérés. «Je comprends que ce chiffre de 4 milliards puisse impressionner, mais il est totalement fantaisiste !», assure Jules Nyssen, le président du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Selon lui, il faudrait notamment prendre en compte, dans le calcul, les moindres recettes d’impôt sur les sociétés que provoquerait le rabot… Le secteur dénonce aussi la rétroactivité de la mesure. «Le développement des énergies renouvelables repose sur un partenariat avec l’Etat. Alors si un contrat signé peut être rediscuté à tout moment, on crée un sentiment d’inquiétude qui refroidit les investisseurs», souligne Jules Nyssen.
D’autres regrettent la méthode employée. «Il faut voir plus loin que cet effet d’annonce, indique Christophe Franquet, patron d’Entech Smart Energies, une entreprise quimpéroise qui installe des centrales solaires, en France comme à l’international. Il est vrai que certains gagnent beaucoup d’argent avec ces tarifs bloqués, sans doute trop, mais on aurait pu taxer davantage leurs bénéfices, plutôt que mettre en danger toute une filière dont l’immense majorité n’est pas concernée par ces contrats.» Cette décision, en plus de menacer les 70 000 emplois directs et indirects du secteur, mettrait les banques dans l’incertitude. «Le remboursement des investissements a été calé sur la période du contrat, c’est-à-dire vingt ans, précise Romain Butte, le directeur de GreenYellow France. Si on remet en cause ce montage, certains établissements bancaires pourraient ne pas être remboursés ! »
Le système vraiment en danger ?
Un brin exagéré, ce catastrophisme ? On serait d’autant plus tenté de le penser qu’il faudra d’abord, pour que la mesure s’applique, que le projet de budget soit voté. Puis qu’elle soit juridiquement validée. C’est loin d’être gagné : un rabot identique, envisagé dans la loi de finances 2021, avait été retoqué par le Conseil d’Etat. Et même si, cette fois, le gouvernement a pris soin de consulter les autorités européennes (considérés comme une aide d’Etat, les tarifs de rachat garantis sont soumis à leur aval), le secteur va sans doute multiplier les recours. «Il va falloir assumer ces contrats jusqu’au bout», craint notre fonctionnaire de Bercy. Et ce, alors même que la consommation d’électricité a fléchi de 6% depuis 2017, et encore de 0,9% sur les huit premiers mois de l'année 2025, rendant moins urgent le soutien aux énergies renouvelables.
«C’est étonnant que l’on trouve normal de consacrer 50 milliards d’euros chaque année à l’achat de pétrole et de gaz, alors que le solaire est une des solutions pour diminuer ces dépenses, tempère Julien Hostache, cofondateur d’Enerfip, une plateforme de financement participatif des énergies vertes. On parle de notre avenir énergétique. On doit être le plus autonome possible et on veut briser la confiance des investisseurs, cela n’a aucun sens !» En attendant, notre exploitant du Sud-Ouest, lui, la joue plutôt bon perdant : «Si mon contrat évolue à la baisse, je gagnerai un peu moins, mais j’en aurai bien profité !»
En chiffres
- 450 centrales concernées par le coup de rabot envisagé sur les tarifs de rachat
- 50% de baisse moyenne des tarifs prévue
- 500 millions d’économies estimées dès la première année de mise en œuvre de la mesure
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