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Pour l’adjudant Thomas, tout a commencé avec la guerre en Ukraine. «Il y a trois ans, nous scrutions les réseaux pour voir ce qui se faisait là-bas, explique-t-il. Je me suis beaucoup intéressé aux drones de frappe. Je me suis dit : c’est dommage, je n’ai pas l’impression que nous souhaitions copier cela. Si j’étais chef d’entreprise, je le ferais !»
Après vingt ans de service dans l’armée de Terre au sein du 1er régiment de hussards parachutistes de Tarbes (Hautes-Pyrénées), le sous-officier n’a pourtant rien d’un entrepreneur, a priori. Mais sa longue expérience et une douzaine d’opérations extérieures lui ont inculqué une précieuse compétence : la capacité à repérer ce qui peut changer la vie du soldat, pour gagner en confort… ou pour remporter la bataille.
Force de persuasion
«Ce qui a joué en ma faveur, c’est mon expérience au groupement de commandos parachutistes, estime-t-il. Nous utilisions des drones, bien avant que cela ne se démocratise dans les forces armées. Nous les achetions nous-mêmes pour les tester en opération. En France, un drone, c’était tout sauf un porteur de munitions. J’ai dû prendre mon bâton de pèlerin pour convaincre. Mais grâce à mes connaissances, j’avais toutes les cartes en main pour être écouté par les officiers supérieurs.»
L’adjudant Thomas voit bien ce qui se passe à l’est de l’Europe : là-bas, Ukrainiens et Russes utilisent ces armes par milliers chaque jour. Il soumet ainsi l’idée de recycler des grenades à fusil peu utilisées, en fin de vie, dont l’armée de Terre dispose en quantités conséquentes. Pour trouver un vecteur, il approche Hexadrone, un fabricant de la région de Saint-Etienne (Loire). Il lui faut un appareil capable d’encaisser la rusticité de la vie militaire, de tenir dans un sac à dos et de fonctionner même lorsque la météo est peu clémente. Le sous-officier réalise un cahier des charges, bricole un prototype, l’armée lui accordant une enveloppe pour mener à bien le projet. Il travaille même à une doctrine d’emploi de cette arme.
Son drone de frappe, baptisé «Fronde MEIPI», est en cours d’expérimentation au sein de l’armée de Terre. Si les résultats sont convaincants, il pourrait équiper plusieurs unités. L’adjudant a déjà d’autres inventions en tête, comme un faux drone kamikaze protégé par une cage pour simuler des munitions rôdeuses à l'entraînement, sans risque de blesser les soldats. Ou un drone filaire de reconnaissance, utilisé depuis un véhicule comme une sorte de périscope.
L’adjudant Thomas n’est plus un ovni dans son unité. «Quand nous avons créé la cellule innovation, il y a quatre ans, nous avons affiché un QR code un peu partout dans le régiment, se souvient-il. Une sorte de boîte aux lettres où chaque militaire peut exposer une suggestion en quelques lignes. Cela a démocratisé les choses et donné la parole à des personnes qui n’auraient pas osé se manifester. De fil en aiguille, ce sont plusieurs dizaines de militaires qui sont venus nous voir avec des idées plus ou moins bonnes.»

Le caporal-chef Jean-Bernard, du 126e régiment d’infanterie, s’est mis à la couture pour améliorer les gilets pare-balles utilisés en mission.
Soutien de la hiérarchie
«Moi, ce qui m’intéressait, c’était d’avoir quelque chose que je puisse utiliser, témoigne le caporal-chef Jean-Bernard, du 126e régiment d’infanterie (126e RI) de Brive-la-Gaillarde (Corrèze). C’est toujours gratifiant quand cela vient de soi et de ses camarades. Cela permet de rendre service aux copains et d’avoir quelque chose de fonctionnel.» Le fantassin, le biffin comme on dit dans la troupe, a constaté au cours de ses années en unité commando que les gilets pare-balles utilisés à l’entraînement n’étaient pas adaptés à la diversité des missions.
Sur son temps libre, le caporal-chef commence à bricoler des éléments de gilets modulables, faciles à intégrer en fonction des situations. Un gain de confort et de praticité considérable. «J’ai acheté une machine à coudre, même si je ne suis pas un grand fan de couture, s’amuse le fantassin. Nous avons vu qu’il y avait quelques améliorations sympas à faire, et j'ai été gagné par le virus.»
Nombre de projets d’innovation lancés en un an
- Entre 22 et 24 pour la Marine nationale
- 170 pour l’armée de Terre
- 164 pour l’armée de l’Air et de l’Espace
Près de 5 000 dossiers déposés proposent des innovations
Ils sont de plus en plus nombreux, comme lui, à tenter l’aventure de l’innovation. Qu’est-ce qui pousse ces hommes et ces femmes, déjà très absorbés par leurs fonctions opérationnelles, à se lancer ? Les soldats, on le sait, bidouillent souvent leur propre matériel. A la fois parce que l’armée ne leur fournit pas nécessairement ce dont ils souhaiteraient disposer sur le terrain, mais aussi parce qu’ils ne trouvent pas toujours sur le marché les équipements répondant à leurs besoins les plus spécifiques. Sur l’application Happi, répertoire de toutes les idées suggérées, le nombre de dossiers déposés frise les 5 000.
L’armée a compris qu’elle avait intérêt à encourager ces initiatives. Des référents ont été désignés dans les régiments et sur les bases, de véritables fab labs, ces ateliers équipés d’outils de fabrication numérique, ouverts partout où les chefs d’unité sont sensibles au sujet. Ces derniers disposent de crédits qu’ils peuvent allouer à ces activités. Des soldats de tous grades se retrouvent dans ces laboratoires pour tâter de l’imprimante 3D, coder et croquer sur papier les solutions qu’ils conçoivent pour améliorer leur quotidien.
De toutes parts, l’institution fait savoir qu’il ne faut pas hésiter à se manifester si l’on a des idées. «J’en ai remis une couche dans mes directives de commandement afin de pousser les talents à s’exprimer», confirme le colonel Antoine Nolet, chef de corps du 126e RI. L’officier, tout fier de ses Géo Trouvetou, espère que d’autres, comme son caporal-chef, pourront contribuer à la bataille de l’innovation.

L’un des prix de l’Audace 2024, organisé notamment par l’Agence de l’innovation de défense : Ovidio, conçu par l’adjudant Cédric de l’Ecole militaire de Bourges, détecte des anomalies sur le réseau CAN utilisé par l’armée.
Un esprit de créativité à tous les niveaux de la chaîne hiérarchique
Aujourd’hui, toute la chaîne hiérarchique pousse dans ce sens, de plus en plus consciente de l’apport considérable de ces inventeurs en treillis. Et de la fierté de ces militaires d’apporter leur pierre à l’édifice. «Même si c’est un bouillonnement, même si c’est du bricolage, cette créativité est fondamentale pour la capacité opérationnelle de toute force militaire, plaide le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général d’armée Pierre Schill. La faculté d’adaptation est déterminante pour gagner les guerres de demain.»
Les armées s’efforcent désormais d’insuffler cet esprit de créativité à tous les niveaux de la chaîne hiérarchique. «Nous n’avons pas tous les mêmes tâches, analyse le lieutenant-colonel Joseph Piot, chef du bureau coordination de l’innovation au sein de la Section technique de l’armée de Terre (Stat). Des officiers ou des brigadiers vont s’intéresser aux problèmes qui les concernent directement. Les uns et les autres ne connaissent pas forcément leurs difficultés respectives. C’est bien l’opérateur qui est en position d’innover sur ses propres problématiques.»
Une institution aussi verticale que l’armée peut-elle faire de la place à des profils créatifs aux parcours académiques modestes ? Les encourage-t-elle à venir parler invention avec des ingénieurs et des généraux ? «Historiquement, les gradés du bas de l’échelle sont des exécutants qui ne sont pas là pour réfléchir», observe le caporal-chef de l’armée de l’Air et de l’Espace Killian Pezet. Dans les rangs, il n’est pas rare d’ironiser sur cette culture en notant que «réfléchir, c’est déjà désobéir».
L’aviateur se fait d’ailleurs gentiment asticoter par ses camarades, amusés de le voir se plonger dans le bricolage : «Killian, t’es pas payé pour réfléchir.» Mais le jeune homme suit son idée : une mallette d’armurerie facilement transportable, qui permettrait aux militaires en opérations de gagner un temps considérable dans l’entretien de leurs armes et de leurs drones. Il croit en son potentiel et surmonte ses doutes. «Je bégaye, raconte-t-il. Devoir parler devant du monde, ça me terrorise. Mais c’est mon avenir qui se jouait sur ce projet. J’ai eu de la chance sur le timing : depuis quelques années, il y a un rapport à l’innovation qui a pris une plus grande place. On a commencé à écouter chaque idée, de chaque personnel, peu importe son grade ou son âge.»
Entre deux blagues, les camarades du militaire du rang suggèrent des pistes, l’aident à construire les premières maquettes, donnent un coup de main pour la soudure et la menuiserie. Sa commandante de base, surtout, l’encourage à progresser dans cette voie. Le caporal-chef a atteint son objectif. Son armurerie tactique de campagne, baptisée Artac, commence à arriver dans les régiments, après avoir séduit les forces spéciales, souvent pionnières.
En amont, quand vient l’heure d’accorder un financement, le profil de l’innovateur est anonymisé. Les décideurs doivent choisir d’allouer des crédits sans savoir si l’inventeur en herbe est un humble soldat de première classe ou un ingénieur de l’armement. Et cela semble fonctionner. La plupart des militaires que nous avons interrogés témoignent d’une grande confiance dans l’écoute de leurs chefs. Rien que pour l’armée de Terre, le nombre d’idées déposées a explosé de 240% en un an. Quelque 150 projets ont été lancés, et même si nombre d’entre eux n’arrivent pas à terme, cet engouement atteste d’un réel «bouillonnement».

La mallette d’armurerie facilement transportable permet aux militaires en opération de gagner un temps considérable dans l’entretien de leurs armes et de leurs drones (à gauche et ci-dessous). Elle a été mise au point par le caporal-chef de l’armée de l’air et de l’espace, Killian Pezet.
Décloisonner les échanges entre fabricants et utilisateurs
De nombreux opérationnels regrettent que les ingénieurs de la Direction générale de l’armement (DGA) ou ceux de l’industrie ne parlent pas toujours la même langue que les militaires de terrain. Ces grosses têtes qui, depuis leurs bureaux, gèrent les programmes d'armement, peineraient parfois à comprendre les réalités de ceux qui traînent leurs rangers dans la boue. L’actuel patron de la DGA, Emmanuel Chiva, ainsi que les différents chefs d’état-major des armées, poussent à décloisonner les échanges entre fabricants et utilisateurs.
Les industriels sont ainsi souvent conviés à aller au plus près des unités, directement dans les régiments, pour soumettre leurs questions et écouter les témoignages de ces combattants qui connaissent la réalité du terrain. Lors des grands exercices militaires, un espace est réservé aux entreprises afin de tester leurs prototypes et que les réflexions nées de leur utilisation concrète puissent leur être remontées.
L’Agence pour l’innovation de défense (AID) accompagne les projets à travers son bureau dédié à la propriété intellectuelle. Selon les situations, des brevets peuvent être déposés. Ils restent la propriété de l’armée si les innovations sont réalisées dans le cadre de l’activité du militaire. Si le soldat y a travaillé en dehors de ses heures de service, la propriété intellectuelle peut être à son complet bénéfice ou partagée avec l’employeur. Un fonctionnement similaire à ce que l’on peut trouver dans le privé, assure l’institution. Lorsqu’une idée présente du potentiel, le porteur et son unité doivent trouver un partenaire industriel pour passer à la phase de production. Ce sont souvent à des PME que ces trouvailles sont confiées.
Un système de gratifications pour les apporteurs d'idées
Pour motiver les troupes, les armées proposent également un système de gratifications, quelques milliers d’euros, souvent répartis entre plusieurs militaires ayant contribué au développement du projet. L’AID organise aussi des concours annuels pour mettre en concurrence les esprits créatifs. «Cela nous permet de les récompenser, justifie le directeur de l’AID, l’ingénieur général de l’armement Patrick Aufort. Les primes et trophées les valorisent, et cela peut aller jusqu’à une opportunité de défiler sur les Champs-Elysées le 14 juillet !»
Certains rêvent de pouvoir monter leur entreprise en parallèle de leur activité militaire. «C’est interdit, regrette un officier, responsable innovation de son unité, qui préfère rester anonyme. On voit des types acheter des imprimantes 3D et vendre leurs trucs sous le manteau à leurs copains. C’est pratique et ça évite de s’embêter avec des démarches contraignantes. Certains militaires vont jusqu’à avoir une petite société, au nom de leur femme, pour exercer une activité complémentaire.» Aux États-Unis, en revanche, les militaires peuvent endosser l’uniforme du créateur d’entreprise sur leur temps libre. Avec une restriction de taille : pas question de jouer de leur fonction pour nourrir leur activité privée.
Pour certains, l’expérience offre une belle porte de sortie après l’armée. Le caporal-chef Killian Pezet, après huit ans de service, a décidé de ne pas renouveler son contrat et d’aller voir ailleurs. Aujourd’hui en formation chez un géant de l’industrie de l’armement, il est reconnaissant à l’institution de lui avoir permis de réaliser son rêve : «J’étais passionné par l’innovation. Je me disais que cela avait été mes plus belles années. Mais dans l’armée de l’Air, même si j’étais heureux, j’étais arrivé au bout de ce que je pouvais apprendre.»
Trois questions à l’ingénieur général de l’armement Patrick Aufort, directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID)

Innover, à quoi ça sert ?
Cela sert à surprendre, à reprendre l’avantage quand une situation est figée. Dans le monde militaire, cela peut aussi vous apporter une supériorité opérationnelle. Dans celui de l'économie, c’est un gain de compétitivité. Cette rupture peut être liée à la technique comme à la performance. Si vous êtes capable de faire la même chose que l’adversaire pour dix fois moins cher, vous prenez l’avantage.
Quels sont les profils des innovateurs militaires ?
Il n’y a pas de profil type. Par contre, il y a des qualités que je retrouve chez tous ceux qui vont jusqu’au bout. De la persévérance, car lorsque l’on veut innover, on est confronté à de nombreux obstacles. Il faut aussi de l’audace. Et de l’agilité : ce sont des gens qui s’adaptent à leur environnement.
Quels sont les freins à cette innovation ?
Aujourd’hui, il n’y en a plus. Ce qui bloque toujours, c’est un manque de prise de conscience de ce que l’on fait. Il arrive que des militaires innovent sans se rendre compte de la portée de leur innovation. Comme, par exemple, celui qui va développer une solution sur son véhicule pour améliorer son fonctionnement mais n'en parle à personne. Certains n’osent pas en parler ou ne sont pas conscients que cela pourrait profiter à tout le monde. Nous mettons en place des outils pour les repérer, les accompagner et, si c’est pertinent, aller jusqu'au passage à la production industrielle.
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