
Spécialisée dans les systèmes de navigation, de cartographie et les drones sous-marins, Exail Technologies s’est taillé une place à part dans la défense européenne. Ces dernières semaines, le groupe qui compte 2 500 collaborateurs a encore musclé son carnet de commandes avec un contrat à 40 millions d'euros pour «plusieurs centaines» de drones de neutralisation de mines sous-marines, sa deuxième plus grosse commande après un contrat de 60 millions d’euros signé en 2024.
La société française allie production civile et militaire et bénéficie à plein de la vague de réarmement des marines du monde entier. L'entreprise pilotée par Fabien Napolitano, encore méconnue du grand public, équipe déjà 70 armées dans le monde, permettant de protéger des ports ou des infrastructures maritimes sensibles. Pour renforcer plus encore sa crédibilité et son savoir-faire, l'entreprise vient même de recruter un ancien commandant du sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) Le Triomphant, Didier Maleterre, quelques jours après avoir quitté la Marine nationale.
Cotée en Bourse, son action flambe (+ 23 % sur un mois) même si d'un point de vue industriel, Exail Technologies doit faire face à de nombreux défis d'intégration, de montée en cadence ou de recrutement. Alors qu'Emmanuel Macron vient de demander des efforts supplémentaires aux industriels de l'armement lors de ses vœux aux Armées la semaine dernière, le P.-D.G. d'Exail Technologies se confie à Capital. Entretien.
Capital : Exail Technologies a récemment enregistré un bond spectaculaire en Bourse et signé d’importants contrats. Quelle est la nature exacte de votre activité ?
Fabien Napolitano : Exail est née en 2022 de la fusion de deux sociétés françaises, ECA et iXblue, chacune forte d’environ 600 collaborateurs et spécialisées dans la défense et le spatial. Cette opération nous a permis de changer d’échelle. Depuis, nous avons continué à croître. Aujourd’hui, Exail réalise environ 450 millions d’euros de chiffre d’affaires pour près de 2 500 collaborateurs. Nos deux grands piliers sont les systèmes de navigation de très haute précision et les systèmes de drones, notamment maritimes, avec un savoir-faire reconnu dans la guerre antimines. Nos produits sont plébiscités par de nombreux secteurs : militaires bien sûr, mais aussi océanographiques, secourisme, hydrographie, surveillance des frontières…
Capital : Vous considérez-vous comme une entreprise de défense à part entière ?
Fabien Napolitano : Notre activité est répartie à parts égales entre la défense et le civil. En tant qu’acteur de la base industrielle et technologique de défense (BITD), nous contribuons directement à la souveraineté française et européenne. Nous nous situons à mi-chemin entre les grands groupes (comme Naval Group, N.D.L.R.) et les PME, en fournissant des technologies critiques à de nombreux industriels français.
Capital : Qui achète vos produits ?
Fabien Napolitano : Nous sommes leaders sur les drones marins, des systèmes autonomes capables de détecter et de neutraliser des mines sous l'eau. Le potentiel à l’export sur cette nouvelle génération de drones approche le milliard d’euros et nous discutons avec de nombreux pays dans le monde. Paradoxalement, ces solutions n’ont pas été retenues en France, qui a privilégié des grands groupes plus implantés. Nous intervenons aussi dans la surveillance maritime, à moindre coût par rapport à des moyens navals lourds, pour des missions allant de la lutte contre les trafics à la protection des zones économiques exclusives.
Capital : Vous réalisez donc une part très importante de votre chiffre d’affaires à l’export…
Fabien Napolitano : En effet, environ 80 % de notre activité est à l’international, ce qui est relativement rare pour une entreprise industrielle de notre taille. Nos systèmes de navigation et nos drones antimines sont déployés partout dans le monde. Nous équipons, par exemple, l’ensemble de la flotte de sous-marins britanniques. Des milliers de nos systèmes fonctionnent quotidiennement dans le monde !
Capital : C'est pourtant difficile d'exporter des produits dans le secteur de la Défense...
Fabien Napolitano : Il n’est pas normal qu’il existe autant de barrières à l’export en France et en Europe. Nous devrions disposer d’un marché intérieur réellement ouvert, avec des mécanismes facilitants qui nous avantagent face aux groupes américains. Aujourd’hui, ces derniers pénètrent massivement le marché européen, sans que nous ayons le moindre avantage comparable. La France doit alléger son régime de contrôle à l’export, simplement pour se mettre au niveau de nos concurrents internationaux. Sinon, la France et l’Europe perdront progressivement leur souveraineté en matière de défense et d’armement.
Capital : Vous déplorez également un manque de commandes publiques ?
Fabien Napolitano : En France, nous avons perdu l’habitude d’acheter des solutions sur étagère. On privilégie encore trop les grands programmes de recherche et développement, longs et coûteux. C’est un réflexe hérité de la fin de la Guerre Froide, où l’on ne commandait plus de produits, mais des programmes de développement. Or, dans le contexte stratégique actuel, il faut aller vite et s’appuyer sur des solutions déjà matures. Cette inertie doit être dépassée. Seule 20 % de notre production est destinée au marché français, alors que nous n’attendons qu’une chose, c’est de participer plus encore à l’effort de réarmement voulu par le Président de la République.
Capital : Le succès d’Anduril, une start-up américaine spécialisée dans les missiles, est souvent cité comme exemple d’émergence d’un nouveau champion mondial. Quelle comparaison faites-vous avec l’Europe ?
Fabien Napolitano : Anduril a bénéficié d’un environnement très favorable : celui de la Silicon Valley, combiné à un marché américain de la défense extrêmement intégré. La BITD américaine est pourtant très administrative, mais elle a su laisser émerger des acteurs disruptifs. En France et en Europe, nous sommes excellents sur le plan technologique, mais nous souffrons d’une bureaucratie qui empêche certaines pépites de franchir ce plafond de verre. Il faut absolument faire émerger des «Anduril européens», en allégeant le cadre réglementaire.
Capital : Comment voyez-vous l’avenir d’Exail Technologies ?
Fabien Napolitano : Nous sommes en forte croissance, avec un carnet de commandes solide et des perspectives très favorables. Nous continuons à recruter pour nos sites situés à Lannion, en Bretagne, et à Saint-Germain-en-Laye, en région parisienne. Nous investissons en recherche et développement. J’ai rejoint l’entreprise en 2000, nous étions 15. Aujourd’hui, nous sommes 2 500. La croissance fait partie de notre ADN.


















