
Dans ce quartier délicieusement décalé du XVIIIe arrondissement parisien, où flottent encore les esprits du poète Tristan Tzara et de Dalida, les belles demeures sont nombreuses et les ventes discrètes. C'est là que les Kuperfis préservent jalousement les secrets de leur réussite entrepreneuriale qui ont conduit Junot à devenir l’un des leaders du résidentiel haut de gamme à Paris. Leur reconversion se fait un peu par hasard, en 1984, lorsque Martine Kuperfis et son père cèdent la papeterie familiale pour se lancer dans la rénovation et la promotion de biens immobiliers dans la capitale et sur la Côte d’Azur.
Cette activité, qui débute de manière artisanale, en rendant service à leur entourage, prend rapidement de l’ampleur au sein du milieu artistique parisien des années 1980. Domiciliée avenue Junot, la famille fréquente alors les personnalités du spectacle de Montmartre : Richard Berry, Fabrice Luchini, Didier Bourdon, Alain Chabat… Préservée du tourisme de masse, bourgeoise et arborée, cette artère offre un cadre idéal pour installer une agence immobilière pas comme les autres.
Mais c’est surtout grâce à la rigueur et à la qualité de service héritées de sa première carrière dans l’industrie, que Martine Kuperfis se distingue rapidement dans l’univers encore peu professionnalisé de l’immobilier parisien. Exigeante, mais non conventionnelle, elle réalise pour sa première vente des petits livrets de présentation qu’elle distribue aux imprésarios du quartier, afin de trouver un acquéreur pour la maison sur le toit, entourée de 1 000 mètres carrés de terrasse, de l’entrepreneur Georges-Eric Tischker, le fondateur de Taxi bleu et ami de la famille. C’est finalement l’autrice de bande dessinée Claire Bretécher, mère d’«Agrippine», qui décroche le bien.
Les 5 plus belles ventes du groupe Junot en 2025
- Rive gauche
Appartement avec jardin de 310 m²
Proche de 40 millions d'euros
44 000 euros/m²
- Triangle d'or
Appartement avec vue tour Eiffel
Proche de 20 millions d'euros
34 000 euros/m²
- Tuileries
Appartement avec vue monuments sur le jardin des Tuileries
10 500 000 euros
43 000 euros/m²
- Avenue Henri-Martin
Appartement familial rénové par architecte
9 500 000 euros
24 500 euros/m²
- Proche de l'Elysée
Duplex avec terrasse de 200 m² en dernier étage
7 800 000 euros
26 000 euros/m²
De la rive droite à la rive gauche
Discrétion et transparence : d'ores et déjà, la recette qui fera le succès de l’agence immobilière familiale haut de gamme est posée, et ne changera plus. «Pour nous, l’avenue Junot, comme les produits que nous commercialisons, reflète un luxe sans prétention, à l’abri des regards mais accessible aux initiés», confie Sébastien Kuperfis, le fils de la fondatrice et président de Junot. Un refuge bien gardé – où vit toujours sa mère – qu’il a quitté il y a deux ans pour un beau duplex proche du parc Monceau, avec vue sur la tour Eiffel.
Lorsque Sébastien rejoint l'entreprise familiale en 2006, à 25 ans, suivi deux ans plus tard par son épouse Anne, la maison Junot se distingue déjà par ses valeurs, mais ne compte qu’une seule agence et quatre collaborateurs. Le jeune couple s’attelle alors à développer le réseau parisien avec des ouvertures à Abbesses, Grenelle, Monceau, dans le Marais, puis rue du Cherche-Midi, rive gauche, avant de s’étendre plus récemment à Breteuil, Jasmin-Auteuil, et Courcelles-Ternes. Ce n'est qu'à partir de 2022 que le réseau signe ses premières licences à Lille (Nord) et dans l’Ouest parisien – à Rueil-Malmaison et Saint-Cloud (92), au Vésinet (78).
En 2024, l'acquisition du groupe familial belge Victoire Properties porte le nombre d'agences à 25, pour un effectif total de 250 collaborateurs. «Nous visons une croissance raisonnée, avec comme impératif de conserver notre qualité et notre proximité, indique Anne Kuperfis, directrice marketing du groupe. C'est pourquoi nous refusons beaucoup de propositions et sommes très exigeants avec nos partenaires, comme dans l’ouest de Paris et à Lille où nous nous sommes associés avec d’anciens collaborateurs, ou en Belgique, avec la reprise de ce groupe familial partageant nos valeurs.»
Junot en chiffres
- création en 1984
- 25 agences à Paris, dans l’Ouest parisien, à Lille et Bruxelles
- 250 collaborateurs
- 600 agences partenaires dans le monde
- 180 000 clients potentiels
- 750 millions d’euros d’actifs immobiliers résidentiels sous gestion à Paris
- +50% d’activité en 2025, soit environ 950 ventes
Ventes secrètes et maîtres feng shui
Dans le segment haut de gamme, la réussite se construit sur la confiance et le sérieux, à rebours du clinquant et de la récente starification de l’immobilier dans les médias ou sur les réseaux sociaux. «Loin des apparats du luxe, notre essor repose sur nos équipes, toutes salariées – contrairement à beaucoup de nos concurrents –, et leur connaissance très pointue de chaque rue et du profil de chacun de nos acheteurs», explique le dirigeant. Une alchimie parfois délicate à trouver, comme lors de la vente de ce bien dont les fenêtres donnaient sur le cimetière de Montmartre... Un frein à l'achat pour beaucoup, excepté pour cette fondatrice d’un titre de presse ; ayant grandi dans une maison avec vue sur le cimetière de son village, elle est immédiatement tombée sous le charme de la bâtisse.
Anne et Sébastien Kuperfis se sont entourés de collaborateurs et collaboratrices triés sur le volet, issus, pour près des deux tiers, du luxe, du droit ou de la finance. Un parcours souvent décisif dans la maîtrise des codes de la clientèle haut de gamme. «Aujourd’hui, nos acquéreurs recherchent avant tout une discrétion absolue, confirme Sébastien Kuperfis. Si 20% de nos ventes concernent des biens au-dessus de 3 millions d’euros, nous réalisons également des transactions comprises entre 50 et 80 millions, qui ne s'ébruitent jamais.» Ce savoir-faire consiste également à s’adapter à de nouvelles demandes plus… exotiques. A l'image de la clientèle asiatique qui exige désormais, avant tout achat, qu'un maître en feng shui visite le bien afin d’en vérifier l’exposition, la disposition des pièces et le potentiel énergétique...
Devenu un acteur incontournable de l'immobilier d'exception, Junot entend désormais appliquer cette recette dans les grandes métropoles comme Lyon, Bordeaux ou Marseille, sur la Côte d’Azur, en Bretagne, dans les stations de ski, ou encore sur le segment des châteaux qu’elle développe déjà depuis 2024. Représentant exclusif de Forbes Global Properties – un réseau international d'agences immobilières de luxe lancé par le groupe Forbes – en France et en Belgique, il bénéficie de ses 20 000 agents et 600 implantations dans le monde, ainsi que de son audience de 167 millions de visiteurs par mois. En attendant, fidèle à sa stratégie de croissance mesurée, la deuxième génération familiale s’apprête à ouvrir une agence à Ixelles, «le quartier des Français» de Bruxelles, depuis son tout nouveau siège social installé dans un bel hôtel particulier du XVIIe arrondissement de Paris.
Interview de Sébastien Kuperfis, président du groupe Junot
Capital Le luxe résiste-t-il davantage aux difficultés actuelles du marché immobilier ?
Sébastien Kuperfis : Le haut de gamme n’a pas échappé au recul des volumes de transactions immobilières observées depuis 2022. Mais entre la baisse de 12% de nos prix moyens de vente – de 15 000 à 13 500 euros le mètre carré, entre 2022 et 2025 –, la décrue des taux d’intérêt et la hausse de l’inflation, le pouvoir d’achat immobilier de nos acheteurs a retrouvé un bon niveau. Grâce à ce rééquilibrage entre l’offre et la demande, le marché est donc reparti à la hausse en 2025, à Paris. L’immobilier d'exception reste en effet une valeur refuge, en particulier dans un environnement politique et économique très anxiogène, dont nos clients ont cependant fini par se mithridatiser pour réaliser leurs projets. Par ailleurs, à l’international, on l’oublie parfois mais la France – et Paris en particulier – reste perçue comme un havre de paix et de stabilité, qui bénéficie en outre d’un art de vivre unique. Enfin, depuis le Covid, nos acheteurs sont à la recherche d’une certaine immédiateté, ce qui survalorise les biens clés en main soigneusement rénovés.
Comment expliquez-vous les résultats de Junot dans ce contexte ?
De notre côté, nous gagnons des parts de marché depuis quelques années. En 2025, notre activité a ainsi connu une croissance de plus de 50% (contre +15% en moyenne, selon la Fnaim, NDLR), pour atteindre environ 950 ventes. Cela s’explique, en partie, par l’ouverture récente de plusieurs agences, mais aussi par notre présence et notre travail de fond, notamment pendant le Covid : contrairement à nos concurrents indépendants, nos salariés, en chômage partiel, ont continué à travailler et à appeler leurs clients, afin d’être prêts lors du redémarrage. Sur notre segment, cet accompagnement fait toute la différence dans les périodes plus difficiles.
Vous revendiquez un fonctionnement «à l’ancienne» dans un univers de l’immobilier en pleine mutation…
C’est assumé. Le fait d’être un groupe familial nous permet d’avoir une gestion de bon père de famille et une structure financière saine. En 2023 et 2024, malgré un contexte plus difficile, nous avons ainsi pu maintenir nos investissements dans de nouvelles agences, dans nos équipes, dans notre formation interne, ou en communication. Plutôt que de courir à tout prix après les deals, c’est cette vision de long terme qui explique nos performances en 2025. Enfin, bien que notre métier soit de plus en plus exposé, je ne suis pas sûr qu'il change tant que cela. Instagram, les vidéos sur les réseaux sociaux, l’IA et les drones contribuent certes à l’image des agences, mais attirent surtout les rêveurs. Or, notre métier repose presque exclusivement sur le contact humain, afin d’être capable de cibler les bonnes personnes. Il reste finalement assez difficilement uberisable.
Vous vous montrez donc confiant en l’avenir ?
Bien sûr. Notre marché demeure porteur et contracyclique face aux aléas macroéconomiques actuels. En outre, nous avons la chance d’avoir une activité très locale et pointue, et donc moins touchée par la concurrence internationale. Nous surveillons néanmoins la note de crédit de la France et les niveaux des taux d’intérêt, qui sont très importants pour nous. Si ces derniers restent stables, il n’y a aucune raison que le marché ne reparte pas, d’autant que les banques retrouvent l’envie de prêter.
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