
Dans la première partie de la Grande enquête du mois de février de Capital consacrée à Danone, vous avez découvert pourquoi le groupe agroalimentaire français a fait des Etats-Unis son premier marché mondial et un laboratoire innovant consacré aux produits protéinés. Dans ce second volet, vous découvrirez la stratégie de Danone pour conquérir de nouveaux consommateurs et comment le directeur général, Antoine de Saint-Affrique, a remis le groupe sur les rails de la croissance...
Sacré come-back pour le roi du yaourt. Depuis quinze trimestres consécutifs, Danone affiche du vert dans ses comptes, enchainant des hausses régulières du volume de ses ventes. De quoi donner le sourire à Antoine de Saint-Affrique, le directeur général nommé en 2021, en remplacement du décrié Emmanuel Faber. «Il a pris le temps de remettre les bonnes personnes à la bonne place, les bonnes marques sur les bons marchés et de revoir le quadrillage du groupe. Avec en ligne directrice cette tendance à la consommation plus mobile, hors de la maison», remarque Pierre Tegner, analyste financier chez Oddo et connaisseur de longue date du groupe.
Si toutes les branches progressent, qu’il s’agisse de la plus petite, celles des eaux (marques Evian ou Volvic, 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel, en hausse de 2,3% sur un an au troisième trimestre 2025), à la plus importante, celle des produits laitiers et végétaux (13 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 3,5% au troisième trimestre), c’est le troisième pilier qui est le plus dynamique. Le segment de la nutrition médicale (marques Nutricia, Bledina, Aptamil…), dont les produits sont prescrits pour les maladies chroniques, ou distribués dans les hôpitaux, affiche en effet une croissance de 8,3% au troisième trimestre, pour 9 milliards d’euros de revenus annuels.
Danone accélère sur l'énorme marché de la nutrition infantile avec le rachat de Kate Farms
Et le rythme devrait accélérer, grâce au rachat l’été dernier, pour 500 millions de dollars, de Kate Farms. Une entreprise américaine que ses créateurs, Richard et Michelle Laver, avaient décidé de spécialiser dans les boissons protéinées à base de végétaux, alors que leur fille Kate ne pouvait s'alimenter correctement du fait d’une maladie immunitaire.
Le dossier de rachat a été piloté par Antoine de Saint-Affrique, lors d’une négociation rapide et discrète avec le PDG de Kate Farms, Brett Matthews. «J’ai rencontré Antoine pour la première fois à Bordeaux, en 2024, alors que je partais en famille sur les chemins de Compostelle. On s’est vus en tête à tête. Je l’ai recontacté l’hiver suivant, et il a débarqué pour le Super Bowl. On a discuté quatre heures. J’ai senti que Danone était la bonne entreprise avec qui s’associer car c’est la seule du secteur à ne vendre que de l’alimentaire santé», nous confie celui qui gère désormais la filiale américaine du groupe dédiée à la nutrition médicale.
L'hyperprotéiné, un marché estimé à plus de 100 milliards de dollars annuels d’ici à 2030
Grâce à ce rachat, Danone s’ouvre le marché de la nutrition infantile, évalué à 5 milliards d’euros par an rien qu’aux Etats-Unis. Et les produits de Kate Farms, recommandés par les assureurs, pourraient bien, d’ici quelques années, être distribués en Europe, une fois les autorisations de mise sur le marché obtenues. En attendant, grâce à ses contacts dans la grande distribution, le groupe français vient de faire référencer la marque chez Walmart et Amazon. «Sans Danone, cela nous aurait pris beaucoup plus de temps d’entrer chez des distributeurs de cette taille. Mais nos produits à base végétale ont aussi l’avantage, pour ces commerçants, de se conserver jusqu’à douze mois», souligne Brett Mathews.
Cette nouvelle ligne de références hyperprotéinées devrait aider Danone à progresser encore sur ce marché, véritable eldorado qui devrait peser plus de 100 milliards de dollars annuels au niveau mondial d’ici à 2030. Même si certains nuancent le phénomène. «De plus en plus d’investisseurs pensent que ce boom des protéines est un mouvement de long terme. Je serai un peu plus pondéré. Si des segments durables peuvent naître de tels effets de mode, leur croissance n’est jamais éternelle. Pour Danone, cela veut dire accélérer le développement géographique de ces produits, et utiliser le réseau de distribution hors foyer pour pousser des yaourts à boire protéinés à côté des bouteilles d’eau par exemple», détaille Pierre Tegner, d’Oddo.
La distribution veut aussi sa part du gâteau
Quelques dépenses de recherche et développement sont aussi à prévoir. «Comme le consommateur américain n’a pas les mêmes goûts que le français, cela demande une adaptation locale», nuance Benjamin Voirin, ingénieur agronome et créateur de ScanNuts, une application mobile qui décortique les étiquettes des produits nutritionnels, comme le pionnier Yuka. Selon lui, nombre de produits sur le marché seraient par ailleurs très discutables. «Les industriels n’indiquent pas la traçabilité des protéines. Or, en fonction de leur origine et du traitement qu’elles ont subi, elles seront plus ou moins grasses, et plus ou moins chères. Par exemple, pour passer d’un soja à une poudre de whey isolate (de l’isolat de lait, concentré à au moins 80% de protéines, NDLR), il faut 4 à 5 étapes. Et ça, le client l’ignore le plus souvent», indique ce spécialiste.
Autant de bémols qui n’empêchent pas l’industrie d’accélérer, distributeurs inclus : après Leclerc et Auchan, qui ont lancé leur gamme de nutrition sportive, c’est Carrefour qui vient de s’associer avec le youtubeur spécialisé dans la musculation Tibo InShape. A vos marques, prêts, gonflez !
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