Quelles sont les perspectives des taux d‘intérêt des banques centrales (Fed, BCE, etc.) ? La possibilité d’un accord entre l’Iran et les États-Unis, qui est loin de lever toutes les incertitudes, ne change rien au fond du problème. L’inflation «est là et devrait encore persister pendant plusieurs trimestres au moins. Elle est évidemment liée à la flambée des prix de l’énergie, mais pas uniquement. Dans la foulée de la guerre, plusieurs pays ont mis en place des restrictions à l’exportation sur des matières premières essentielles. Dernier exemple en date : l’Indonésie, qui a limité ses exportations de charbon, alors même qu’une grande partie de celles-ci alimente l’économie chinoise», souligne Alexandre Schont, CRO chez Ibanfirst, interrogé par Capital. Les conséquences ne seront pas anodines…

À cela s’ajoute un autre problème : la hausse des prix alimentaires. Elle résulte de l’augmentation du prix des engrais, déjà à des niveaux records depuis 2022. Malheureusement, cela risque de s’aggraver. Les météorologues américains et européens anticipent désormais un phénomène climatique El Niño de forte intensité dans les prochains trimestres. Ils parlent même de «Super El Niño» lorsque les températures de surface de la mer dépassent de plus de 2°C les normales saisonnières. «En 1877, un tel épisode avait fortement perturbé les récoltes au Brésil, en Inde, en Chine et en Afrique de l’Ouest, provoquant des famines qui, dans certaines régions, avaient duré jusqu’à trois ans. Si un scénario comparable devait se matérialiser, le risque de famine serait réel dans les pays africains les plus pauvres. Pour les autres économies, c’est surtout l’inflation alimentaire qui, en se combinant aux prix de l’énergie, pourrait devenir un véritable casse-tête pour les banques centrales et tous les acteurs économiques», fait valoir l’expert.

Un cycle court de hausse des taux directeurs des banques centrales, le CAC 40 et les autres indices actions vigilants

Prenons le cas des États-Unis. Le nouveau président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Kevin Warsh, avait été nommé avec l’idée de faire baisser les taux afin de réduire le coût de la dette américaine à un moment où une grande partie du stock de dette doit être refinancée. «Finalement, il pourrait être contraint de relever les taux, probablement de 25 points de base (0,25 point de pourcentage) dès ce mois-ci ou, au plus tard, en juillet, à l’image de la Banque Centrale Européenne, de la Norges Bank et de bien d’autres. Les marchés monétaires ont intégré ce scénario au cours des dernières semaines. Les swaps sur les devises estiment que la probabilité d’une hausse des taux par la Fed d’ici fin 2026 est de 80%, tandis que la courbe du SOFR, qui est le taux américain de référence à court terme, anticipe désormais une hausse des taux cette année, contre trois baisses il y a quelques mois», souligne Alexandre Schont. Changement de paradigme complet !

Pourquoi relever les taux alors que l’on sait pertinemment qu’une telle stratégie est inefficace face à des chocs exogènes comme la hausse des prix alimentaires et énergétiques ? Parce que les banques centrales veulent éviter à tout prix de répéter l’erreur de 2022, lorsqu’elles avaient tardé à réagir au choc inflationniste provoqué par l’invasion russe de l’Ukraine. «À l’époque, personne n’avait anticipé que la hausse des prix du pétrole et du gaz puisse déboucher sur un cycle inflationniste alimenté également par le surplus d’épargne accumulé pendant le Covid par les ménages et par des tensions salariales dans certains pays développés», relève l’expert.

Pour autant, cela ne signifie pas nécessairement la fin du cycle de baisse des taux, surtout aux États-Unis. Structurellement, les taux directeurs devraient rester bas, plus bas en tout cas que leur niveau actuel. Peu avant sa prise de fonction, Kevin Warsh partageait ainsi sa vision de l’économie à l’aune des dernières innovations : «L’intelligence artificielle va réduire le coût de presque tout. Nous sommes au début d’un boom de productivité. La croissance économique ne sera pas inflationniste : nous entrons dans une phase structurelle de baisse des prix». «Cela plaide en faveur de taux directeurs relativement bas. Mais avant d’en arriver là, il faudra probablement passer par une période de taux élevés pendant quelques mois, voire quelques trimestres», juge toutefois Alexandre Schont. En Bourse, le CAC 40 et les autres indices actions devraient rester vigilants sur les perspectives de taux directeurs de la BCE et de la Fed…

Un marché des changes désorienté

Cette nouvelle donne de politique monétaire n’a pas été sans conséquences pour le marché des changes. En début d’année, «les investisseurs anticipaient des baisses de taux, ce qui avait contribué à affaiblir le dollar. C’était la période du debasement trade, des inquiétudes à propos de la gouvernance de la Fed et du respect des institutions américaines par l’administration Trump. Finalement, c’est l’inverse qui s’est produit ces dernières semaines : le dollar a retrouvé une partie de son attrait», note Alexandre Schont.

Le tout avec, en toile de fond, des déséquilibres monétaires de plus en plus criants qui affectent l’ensemble du système financier. Au Japon, la banque centrale tente tant bien que mal de freiner la dépréciation du yen tandis que les taux à long terme flambent. «Pour l’instant, c’est un échec. Pire encore, en se basant sur la parité de pouvoir d’achat, qui permet de mesurer la valeur d’une devise par rapport à une autre, le yen japonais est désormais plus faible que la lire turque, pourtant lourdement pénalisée ces dernières années par les politiques monétaires non orthodoxes menées en Turquie. Le Royaume-Uni constitue un autre point de fragilité du système international. En raison de la crise politique qui secoue le Parti travailliste au pouvoir et de l’envolée de la dette publique, qui inquiète de plus en plus, la livre sterling reste sous pression», observe l’expert.

Le franc suisse (CHF) «pourrait être le grand gagnant de la séquence qui s’ouvre»

Dans ce contexte, les investisseurs font logiquement preuve d’une grande prudence. L’approche de l’été, souvent propice à un regain du risque géopolitique et de la volatilité, n’aide pas non plus. «Sur les grands desks de trading et de couverture de change des banques d’investissement, les clients se ruent sur les valeurs refuges. Ce n’est pas tant le dollar américain qui est recherché, mais plutôt le franc suisse qui est plébiscité. La devise helvétique a tout pour plaire : inflation contrôlée, finances publiques solides, perception d’un lien entre l’or et le franc suisse, et conviction - probablement fondée - que la Banque nationale suisse pourrait tolérer une appréciation de sa monnaie afin de limiter les effets de la hausse des prix du pétrole», indique Alexandre Schont, pour qui le franc suisse «pourrait être le grand gagnant de la séquence qui s’ouvre».

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